Le château de la pureté

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2–3 minutes

Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

2–3 minutes
FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Arturo Ripstein
Scénario : Arturo Ripstein, Jose Emilio Pacheco
Année de sortie : 1973

Le Château de la pureté…  Un titre qui respire le conte biblique, un réalisateur dont je n’avais jamais entendu parler, un fait divers comme trame de fond : entre désœuvrement et curiosité, je me lance.
La musique sinistre du générique fait l’effet d’une madeleine de Proust aux hispanophones du dimanche : faut-il déterrer nos souvenirs d’el Día de los Muertos, se rappeler comment nous avions illustré le réalisme magique en regardant La Llorona de Jayro Bustamante ? Rien de tout ça ici, la musique ne résiste pas au franchissement du seuil, remplacée par le bruit de la pluie.
Si la musique laisse place à la pluie, alors on a les deux pieds dans le réel… Et la première séquence nous donne une fois de plus tort. Le film s’ouvre comme il se déploie tout entier : par gradation. Il n’y rien ; puis soudain, il y a une mise au point, un gros plan sur du métal rouillé et troué. On s’éloigne un peu, ce métal fait partie d’un ensemble de boîtes de conserves, suspendues ensemble, formant un carillon artisanal. Deux pas en arrière supplémentaires, suivis d’un long panotage, achèvent de planter le décor : nous sommes dans une sorte de cour intérieure, au cœur d’un manoir délabré, où les rêves de gloire dont témoignent les grandes arches, les moulures, et les larges pots ornés de mosaïques, sont démentis par les fines poutres de bois soutenant cette structure grandiloquente que l’effondrement semble menacer, la carcasse de voiture abandonnée dans un coin et le dénuement du carillon initial. C’est finalement le surréalisme cru et froid de Buñuel qui sera à l’honneur.
Le choix du huis-clos dans un tel endroit ne pouvait pas mieux tomber. Comme le monde imaginaire du conte répond aux besoins de la narration, le décor ici parle autant que les mots et les gestes. Il s’immisce toujours dans l’image, lui colle à la peau, en lieu et place de la partition musicale, dont le film est dépourvu mais dont on ne ressent pas le manque. Rien d’autre que ce « château » ne pourrait mieux refléter ce qu’est le père et les rouages de sa domination : tout autour de lui n’est qu’un miroir de sa volonté de contrôle, de son désir d’un monde lui renvoyant sa propre image, qu’il s’agisse de toutes ces serrures dont lui seul a les clefs, ou du nom même de ses enfants (Utopia, Porvenir et Voluntad).
Dans cette mise en scène, comme dans tout apologue qui se respecte, la fatalité est scellée dès le départ, émanant de celui même qui croit y échapper. Le réalisateur se plaît à souligner cette ironie grinçante de celui qui croit dominer. Le père, obnubilé par les rats, analogues d’une espèce humaine décadente, ne pense qu’à protéger les siens de cette fange morale, s’enfonçant peu à peu dans sa propre rupture avec le réel. Et l’aveuglement se manifeste jusque dans les mots mêmes du tyran, rendant son erreur d’autant plus saillante :« Regarde Voluntad, un jour on fera ce genre de piège. On l’appelle « le château » », explique fièrement Gabriel à sa fille. Tel est pris qui croyait prendre aurait dit La Fontaine, à propos d’un autre rat finissant enfermé dans une huître dont il pensait qu’elle ferait son bonheur.

Baptiste Hoarau

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