Sauvages – regards confrontés

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4–6 minutes

Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

4–6 minutes
FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Claude Barras / Scénario : Catherine Paillé, Claude Barras, Nancy Huston, Morgan Navarro / Production : Nicolas Burlet, Laurence Petit, Barbara Letellier, Carole Scotta, Vincent Tavier, Hugo Deghilage, Olivier Glassey / Maison de production : Haut et Court, Nadasdy Film, Panique / Direction de la photographie : Simon Filliot / Montage son : Claude Barras, Valene Leroy, Charles de Ville, Anne-Laure Guégan / Montage : Anne-Laure Guégan / Mixage : Franco Piscopo / Costumes : Anna Deschamps / Accessoires : Delphine Daumas / Décors : Jean-Marc Ogier, Diane de Ribaupierre / Marionnettiste : Gregory Beaussart / Supervision animation des personnages : Anthony Elworthy / Electricité : Rémi Brissaud / Régie : Ludovic Delbecq

Année de sortie : 2024

  1. Regard de Baptiste Hoarau
  2. Regard de Manon Grandières

Regard de Baptiste Hoarau

Puisqu’il se propose d’exposer en une heure et demie la situation alarmante de l’île de Bornéo à destination des plus jeunes, le récit de Sauvages promet d’être efficace. Il commence donc sur les chapeaux de roue : une famille d’orangs outans vit sur son arbre, celui-ci est coupé, la mère est tuée. C’est sur ces bases que les personnages nous sont introduits : Kéria accompagnait son père au travail ce jour-là (il travaille pour la compagnie d’exploitation), elle trouve le petit orang-outan orphelin et décide de l’adopter. Une introduction habile, qui nous permet de penser que les personnages seront certes nos fils directeurs pour comprendre cette situation, mais qu’ils ne l’éclipseront pas. Ils ne seront pas des héros à proprement parler. A partir de cet incident initial s’engage, de rebondissement en rebondissement, une quête des origines, sur le mode du roman d’apprentissage.
A l’instar de l’héroïne, nous sommes supposés sortir plus grands de cette aventure, et c’est ce que l’on pourrait pointer du doigt comme un excès de didactisme. C’est la principale tare de Sauvages, mais contentons-nous pour l’instant de la balayer d’un argument simple : comme avec Ma vie de Courgette en 2016, le réalisateur tente ici de rendre présentable et compréhensible à un jeune public un sujet épineux. La simplification s’impose donc, d’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement de faire comprendre cette histoire, mais également sa dimension politique, et le fait même qu’elle en ait une.
Pour y parvenir, l’équipe du film déploie une qualité technique irréprochable. L’animation en stop-motion sied parfaitement à un tel sujet, puisqu’elle permet de mettre tous les êtres vivants visuellement sur un même pied d’égalité. Plus encore, le cinéaste se trouve en capacité de créer intégralement son monde, il procède comme un écrivain : s’il veut que quelque chose apparaisse, cela apparaîtra, sinon, il n’en sera rien. Il n’a pas à composer avec l’impureté du réel, qui ici représente un risque, notamment de faire appel à tout un réseau de stéréotypes indésirables. En bref, l’animation sert l’égalité. L’écriture des dialogues et le choix des acteurs pour les voix témoigne d’un même souci du détail : là aussi c’est une réussite, le tout est d’une grande justesse. Pour terminer, saluons l’effort de représentation du peuple autochtone de la famille de Kéria. Je connais peu de choses en la matière, mais j’ai trouvé intéressant, entre autres, que la barrière de la langue entre eux et les citadins soit restituée. Elle nous donne accès à une épaisseur supplémentaire de la situation réelle.
Le problème du didactisme s’impose de nouveau une fois le film fini. L’histoire s’achève, passe le générique, puis un lien s’affiche et nous renvoie vers une campagne d’influence menée par Claude Barras en parallèle du film, dans le but d’inviter les spectateurs à prolonger l’expérience par un engagement militant en faveur de la cause que nous venons de voir défendue. Geste déroutant, qui tantôt donne l’impression d’avoir été dupé, tantôt ravi le spectateur avide d’action, mais qui dans tous les cas invite à réfléchir sur la notion d’engagement au cinéma.

Regard de Manon Grandières

Je serais peut-être légèrement plus sévère quant à la trop grande transparence du scénario de Sauvages, d’autant plus dommageable quand on connaît la justesse infinie et la complexité de Ma Vie de Courgette. Mais passons, je partage entièrement l’avis et l’analyse de Baptiste Hoarau sur ce film. Ma réponse aura donc simplement pour but de prolonger certains points abordés, notamment sur la question du combat écologique.
Sous couvert d’un récit simple adapté aux enfants, le film me paraît très juste sur l’évolution militante du personnage de Kéria. Son désir immédiat d’adopter l’orang-outan qui ressemble à s’y méprendre à une peluche vivante renvoie à la volonté de s’accaparer la nature, de la posséder. Une vision plutôt occidentale de la protection de la nature somme toute. 
Seulement, Kéria grandit et apprend que la nature doit rester sauvage. Elle laisse donc partir l’animal, et symboliquement, lui ôte le bracelet qu’elle lui avait donné, comme pour signifier la séparation entre le monde animal et le monde humain. C’est alors que les autochtones entrent en scène. Modernes et équipés de smartphones, ils n’en restent pas moins défenseurs premiers de la nature, parce qu’ils l’habitent, la transforment, tout en respectant l’équilibre entre les espèces. Sauvages n’est alors pas si loin des travaux de Philippe Descola sur les Achuars en Amazonie, qui participent au maintien des écosystèmes en les modifiant avec parcimonie, et non en s’en distinguant et en les sanctuarisant comme beaucoup d’Occidentaux le souhaiteraient. 
C’est alors que Sauvages apparaît moins simpliste qu’à première vue lorsqu’il oppose discrètement ses modes de protection de la nature. Claude Barras appelle même de ses vœux au militantisme pacifique des jeunes, Kéria se transformant en mini Greta Thunberg. Elle et son père font alliance avec les autochtones pour pallier, grâce à un arsenal moderne, le nœud administratif qui les empêche de lutter efficacement pour leurs droits. Le film aborde avec brio ces techniques (hélas légales) d’intimidation par le pouvoir d’une minorité, le tout dans un film jeunesse à l’allure innocente. Chapeau Claude !

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