Le Comte de Monte Cristo

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4–7 minutes

Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

4–7 minutes
FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte / Scénario : Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte, d’après Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas / Musique : Jérôme Rebotier / Direction artistique : Patrick Schmitt / Décors : Stéphane Taillasson / Costumes : Thierry Delettre / Photographie : Nicolas Bolduc / Son : David Rit / Montage : Célia Lafitedupont / Supervision musicale : Pierre-Marie Dru / Production : Dimitri Rassam / Sociétés de production : Chapter 2 et Pathé Films, en coproduction avec Fargo Films et M6 Films

Année de sortie : 2024

Long Feu

Henri Fescourt en 1929, Rowland V Lee en 1934, Henri Vernay en 1943, Claude Autant-Lara en 1961, Josée Dayan en 1998, voilà au moins cinq équipes déjà embarquées dans l’aventure du Comte. Sans avoir vu aucune de ces adaptations, leur titre commun m’était familier. Il faut dire qu’il sort du même bateau que ces Bossu de Notre Dame et autre Germinal que trimballe de génération en génération le cargo obèse de notre beau Patrimoine littéraire du XIXe. Toujours là pour nous sauver du syndrome de la page blanche, celui-là ! Laissez-moi me dénoncer. Mordue de romans de capes et d’épées, amoureuse des films d’action, jamais insensible aux beaux ténébreux et toujours prête à m’embarquer dans un bon récit de vengeance puéril : je suis et resterai le “public cible”, pour vous servir. Indulgence, curiosité, disponibilité. Mais ce regard habitué aux houles de la déception, et à l’horizon infini du désert de l’inspiration n’a plus d’insouciance à revendre. 
Retirer au film son potentiel serait un crime, puisqu’il empêcherait un réalisateur ambitieux de récidiver ce massacre délicieux. Je ne dirai que deux mots : Pierre Niney. Ce rôle était fait pour lui. Il a le nez, la bouche, le front, les yeux, les cheveux, la carrure et surtout la voix. Son jeu, teinté du doute et de l’imprécision que lui ont confié son expérience dans la comédie, donne tout son charme et sa crédibilité aux dualités de Dantès (dit le Comte, ou Edmond). Les sombres costumes qu’il enfile rivalisent d’ombrages macabres avec le noir de ses yeux, et ravivent le feu des robes mordorées, carmins et azur des mondaines qu’il rencontre. Charmant apanage de couleurs et de tissus, qui titillent ce fantasme mielleux d’une époque romantique à jamais perdue. Et dans ces bruits de ferraille et de taffetas, un conteur maléfique, un metteur en scène effroyable se dévoile : le fantôme d’Alexandre Dumas s’engouffre dans la salle. Un dîner, deux anciens amants et leur conjoint, le cadavre de leur enfant dans le jardin. Monte Cristo le vengeur se fait tortionnaire du public, blotti dans des chaises rouges miroitant celles des invités. Tournant sur la scène qu’il s’est créé au cœur du traumatisme, la caméra braquée sur son visage et sur ses gestes, on peut laisser la narration et la situation jouer leur rôle dévastateur. Et sur quelle scène performe-t-il ainsi ! L’architecture de la Restauration, les intérieurs et le mobilier savamment exposés sont propices à réveiller l’enfant qui jetait des regards émerveillés sur les reconstitutions des musées. Les paysages révèlent par ailleurs la propension à l’épopée du territoire méditerranéen. Que ne donnerais-je pas pour cavaler quelques plans de plus dans les champs de la Provence, sur un beau cheval blanc… 
Hélas ! On ne peut pas tirer beaucoup plus de ce film pourtant bien assez long. C’est avec regret que je baille, devant des moments de tension tendus avec le petit doigt, et montés d’une main lourde et fatiguée. Prenez le duel final, Albert contre Monte Cristo. Si on passait sur le fait que toute personne ayant vu plus de deux films dans sa vie sait exactement comment elle va se terminer, on pourrait y chercher un climax dramatique. C’est l’affrontement tant attendu de la vengeance et de l’amour. Dur dur, je l’admets, de rendre intriguant un duel au pistolet, puisque par définition on saura assez vite qui gagne. Mais de là à montrer Edmond rater son tir volontairement, puis faire une ellipse au moment du tour d’Albert, tout ça pour ensuite essayer de nous faire croire que c’est Albert qui est mort… Les effets dramatiques titubent et enfin tombent à plat, dans un monologue romantique de fin qui aurait aisément pu être poignant. Sans compter que par dessus cet enchaînement fort peu engageant s’articule maladroitement un air faussement dramatique. Ma théorie : la musique a été composée par quelqu’un qui n’avait pas pris connaissance de l’histoire, et accolée aux images selon un ordre très incertain, c’est-à-dire musique d’action sur scène d’action et musique triste sur scènes tristes. Et encore quand je dis quelqu’un je fais sûrement de l’animisme1, parce que ça m’étonnerait qu’on ait payé autre chose qu’un abonnement à AIMusic pour produire un tel ennui. Dire qu’elle est oubliable serait mentir, puisque je la connaissais déjà. C’est le classique “Violons sur son lit de tambours dramatiques, Op n°.69”. Ajoutons à cela le fait que le film nous ait déjà essoufflé au cours d’une première partie format marathon sur l’origin story du Comte, et il devient impossible de donner une once d’attention à ces élucubrations terminales sans intérêt. 
Je rêve pourtant encore d’un bon film de Cape et d’épées sur cette période de tous les fantasmes, mais le cruel manque d’imagination de l’équipe du film réussit presque à me décourager. Ils avaient tout dans leur baluchon pour nous faire voyager. C’est comme si ce trop plein de possibilités les avait étouffés, comme s’ils s’étaient laissé submerger par ce monde au croisement de l’incroyable, de l’imaginaire et du réel que contient le genre de la fiction historique. On a l’impression de survoler un rêve volé par sa propre publicité, recouvert par des formes qui ne lui appartiennent plus. Je pense aux plans de drones au mouvement parabolique surfait, qui transforment un palace en une villa du Club Med, et font d’un navire volé une simple croisière privée. Je pense au simple nom de Mercédès, qui me fait pouffer comme une bécasse. Parce que les choses prennent simplement des sens nouveaux et médiocres, parce que le temps ne fait pas le travail pour nous, et parce qu’un chef d’œuvre ne se fait pas sans destructions. Loin de ces esquisses d’une réactualisation forcée, je rêve de voir la frégate fatiguée de nos imaginaires jeter l’ancre sur une terre neuve.

Geneviève Rivière

1  Attitude consistant à attribuer aux choses une âme analogue à l’âme humaine.

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