FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Joseph L. Mankiewicz / Scénario : Joseph L. Mankiewicz, d’après The Wisdom of Eve de Mary Orr / Production : Darryl F. Zanuck / Sociétés de production : Twentieth Century Fox / Direction de la photographie : Milton R. Kranser / Son : W.D. Flick et Roger Heman / Montage : Barbara McLean / Musique : Alfred Newman / Costumes : Charles Le Maire et Edith Head / Décors : Thomas Little et Walter M. Scott
Interprétation : Bette Davis, Anne Baxter, Georges Sanders, Celeste Holm, Gary Merrill, Hugh Marlowe, Marilyn Monroe
Année de sortie : 1950
Hollywood a largement participé à façonner une image de la femme désirable selon des critères intenables : belle, mince, intelligente sans voler la vedette au cerveau masculin, amusante sans accaparer l’attention (la liste pourrait être plus longue), et surtout, jeune.
Pourtant, au sein même du système hollywoodien, des cinéastes n’ont cessé de proposer une autre vision de la femme, plus complexe, réaliste et stupéfiante de modernité encore aujourd’hui. Parmi eux : Joseph L. Mankiewicz. Eve, qu’il réalise en 1950, en est probablement le plus bel exemple.
Le gratin du théâtre se presse lors de la cérémonie de prix. Celui de la meilleure actrice est attribuée à Eve Harrington (Anne Baxter), que tout le monde applaudit, tout sourire. Tout le monde ? Pas vraiment, à en voir les mines déconfites d’une poignée de convives. Un flashback nous plonge dans les débuts de la carrière d’Eve, alors jeune admiratrice de l’immense comédienne Margo Channing (Bette Davis)…
En 2024, The Substance1 propose un traitement horrifique du vieillissement et du remplacement imposé des actrices, victimes d’une industrie qui ne carbure qu’aux clichés qu’elle a créés. Dans un genre bien différent, et plus classique, Eve est le film pionnier sur ce sujet, matrice contenant en germe le film de Coralie Fargeat, ou d’autres classiques du genre, comme Opening Night (1977) de John Cassavetes.
L’acuité du regard de Mankiewicz repose sur un habile travail de montage, visant à donner de multiples points de vue sur le passé d’Eve et de Margo. Le réel devient fragmenté, et se densifie en embrassant des voix différentes, pour éviter une vision binaire des personnages, et par extension, de la femme.
C’est d’ailleurs en partie la complexité des personnages, notamment féminins, qui a fait d’Eve un film pertinent de tout temps. Comme souvent chez Mankiewicz, les femmes ont des démêlés amoureuses, mais ne se résument pas à leur relation avec les hommes (là où eux, dans un renversement ironique, semblent plus réduits à leur positionnement par rapport aux personnages féminins principaux). Margo est traversée par des problèmes existentiels que le film lie à des thématiques féminines : la peur de vieillir, d’être remplacée, de ne plus plaire… De surcroît, le film concentre cette peur d’être oubliée à la question professionnelle, ne résument pas, une nouvelle fois, la femme au couple. Le couple peut être une bouée de sauvetage, un îlot de sécurité et de sincérité, et c’est heureux de le voir de façon apaisée et joyeuse comme Mankiewicz, mais jamais le couple n’empêche la réalisation professionnelle de la femme ici.
Eve déploie une typologie de femmes ambitieuses, allant de la manipulatrice, à l’honnête. Dans le même temps, le film lie cette question à une crise de l’ambition, à un manque, puisqu’un des personnages féminins craint d’être réduite à la « femme de ». Le film ne craint pas d’en faire la satire, tout en se révélant profondément empathique.
Toute l’ironie du film se retrouve dans le choix de casting, avec Bette Davis (qui a souvent pris la parole contre l’âgisme au cinéma) qui fait face à Anne Baxter, d’une génération inférieure, et une nouvelle venue, dans un bref second rôle alors qu’elle leur piquera la vedette dans quelques années : une certaine Marilyn Monroe…
Additionné à ces réjouissants et complexes portraits de femmes, le film ne se montre jamais didactique, mais demeure un véritable divertissement. Mankiewicz allie un propos personnel et une forme virtuose, tirant le meilleur du classicisme hollywoodien, comme des dialogues piquants (bien que trop référencés pour nous Français) et un rythme haletant.
Notre époque contient (il était temps !) des films féministes fort qui remettent en question des normes esthétiques, à commencer par les injonctions hollywoodiennes. N’oublions pas que tout système contient son lot d’éléments perturbateurs, et l’industrie américaine a su donner voix à des cinéastes critiques, émancipés de ces normes sexistes. La carrière de Joseph L. Mankiewicz (Chaînes conjugales, L’Aventure de Mme Muir) et son chef d’œuvre Eve sont à redécouvrir d’urgence pour celles et ceux qui en douteraient.
Manon Grandières, des Bobines Partagées
Les Bobines Partagees
1 Pour lire l’article de Lilia Penot sur The Substance, cliquez ici.







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