FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Richard Linklater / Scénario : Holly Gent et Vince Palmo, adapté par Michèle Halberstadt et Lætitia Masson / Décors : Katia Wyszkop / Costumes : Pascaline Chavanne / Photographie : David Chambille / Son : Jean Minondo / Montage : Catherine Schwartz / Production : Laurent Pétin et Michèle Halberstadt / Production exécutive : Emmanuel Montamat et John Sloss / Sociétés de production : ARP Sélection, en association avec Detour Filmproduction, avec le soutien du CNC / Sociétés de distribution : ARP Sélection (France) ; Cherry Pickers (Belgique), Filmcoopi (Suisse romande), Photon Films (Québec)
Sortie française : 8 octobre 2025
Avec : Guillaume Marbeck, Zoey Deutch, Aubry Dullin, Bruno Dreyfürst…
Point rapide sur la Nouvelle Vague
La Nouvelle Vague française est un mouvement naissant dans les années 1950. On retient1, parmi ses cinéastes les plus emblématiques, François Truffaut, Jean-Luc Godard, Agnès Varda, Eric Rohmer, Claude Chabrol, Jacques Rivette, Alain Resnais, etc. Le point commun de ces figures – outre qu’iels sont presque tous.tes des hommes – est qu’iels ont commencé.es comme critiques aux Cahiers du cinéma avant de devenir cinéastes. C’est par une cinéphilie de spectateur.ices que leur est venue l’envie de faire du cinéma. Ce même groupe a participé à plus ou moins grande échelle à la diffusion de la “politique de l’auteur”2, encore prédominante en France aujourd’hui.
Diverses évolutions techniques du milieu du XXe siècle, allégeant les caméras et les micros notamment, permettent aux jeunes réalisateur.ices de réaliser leurs premiers films en s’émancipant du cinéma traditionnel qui se faisait alors. Sans que les films de la Nouvelle Vague ne soient un ensemble cohérent et répondant à un style précis, ils ont en commun leur vocation à proposer un nouveau langage cinématographique.
Nouvelle Vague se distingue de la majorité des biopics existants par une entreprise d’emblée originale : prendre pour sujet non pas une personne, mais un film. Formellement, malgré les divergences de sujet, tout y est de ce genre : la reproduction d’un passé au plus proche des faits, la préférence d’une approche historique plutôt qu’artistique, et une volonté métonymique d’illustrer un courant (ici, la Nouvelle Vague française) par un de ses éminents représentants (A Bout de souffle, film réalisé par Godard et sorti en 1960)3.
Comme beaucoup de biopics, Nouvelle Vague reprend un mythe déjà construit et populaire. Le film danse alors en équilibre entre la dérision et l’admiration. Il enchaîne les topoï 4 esthétiques auxquels on associe le mouvement malgré l’absence de traité ou de règles le définissant. Le noir et blanc granuleux de l’image, la post-synchronisation des voix, l’omniprésence de la fumée des cigarettes, les regards caméra et le placement de la lumière sur le visage des actrices… : tous ces artifices re-jouent (car il s’agit bien d’un jeu) les clichés attribués à la Nouvelle Vague. De l’usage de ces derniers naît une ironie certaine, comme lors de la référence à La Dolce Vita, quand Seberg plonge ses pieds nus dans une fontaine du Saint-Sulpice.
Nouvelle Vague déplie ainsi des figures passées à la postérité tout en les présentant dans l’anonymat du début de leur vie. Ce n’est pas sans complaisance qu’une femme, au début du film et lors d’une soirée mondaine, présente Godard comme “Jean-Luc”, à son amie ne le connaissant pas. L’emploi du prénom devenu célèbre, et la moue étonnée de son amie, ont pour objectif de créer le rire tant ils sont loin de la réalité dans les milieux cinéphiliques actuels.
Bien que certains caractères de la Nouvelle Vague soient rejoués avec humour, d’autres semblent ne pas avoir été questionnés, particulièrement la place des femmes. Voilà un point que reproduit Linklater fidèlement et sans distanciation ironique : les femmes de son film sont avant tout belles, réceptacles de la pensée des hommes, sans jamais comprendre la révolution esthétique dont elles sont témoins et actrices. Les comportements de Jean Seberg sont ainsi dictés soit par ses souvenirs d’Otto Preminger, soit par son compagnon François Moreuil. C’est sans doute pour Suzon Faye et Suzanne Schiffman que ce traitement est le plus regrettable : ces deux scriptes sont accessoires sur le plateau ou dans le groupe d’amis, malgré les récents travaux ayant reconsidéré Schiffman comme co-scénariste de Truffaut par exemple.
Sans la pardonner, cette faiblesse de traitement des personnages féminins est justifiée si tôt qu’on comprend l’intention du film. Lors d’une scène, le chef opérateur Raoul Coutard, guidé par Godard, suit en travelling Seberg et Jean-Paul Belmondo se mouvant dans la chambre d’hôtel. La caméra de Nouvelle Vague, elle, plutôt que de rejouer ce mouvement, opère un transport contraire et se déplace de façon à toujours voir Coutard et Godard suivant les acteur·ices. Moins que sur A bout de Souffle, c’est sur ce qui en a été retenu que Nouvelle Vague se concentre. Ce faisant, le film illustre les contradictions du cinéaste : Godard enchaîne des aphorismes sur le cinéma d’auteur, en même temps que la mise en scène du tournage d’A Bout de souffle montre la nature collective de ce travail, partagé entre Raoul Coutard (le chef opérateur), Georges de Beauregard (le producteur), les acteur.ices, et les ami.es cinéastes de Godard.
D’un mouvement politique et prônant la spontanéité, ne restent que les clichés qui lui sont aujourd’hui attribués. Dès le générique d’ouverture, les visages sont associés aux noms des personnages restés dans la postérité (Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol et Suzanne Schiffman notamment) plutôt que de ceux de leurs interprètes (respectivement Guillaume Marbeck, Adrien Rouyard, Antoine Besson, et Jodie Ruth-Forest). Ce qui fascine, ce sont autant les figures de ce mouvement que celles qui en ont été retenues. Tel un biopic de propagande, Nouvelle Vague rejoue moins le mythe par souci de représenter la réalité d’un passé complexe, politique, contradictoire, que pour illustrer ce qu’il en reste d’éthéré, de comique, et de décontextualisée. Puisqu’un film sur la nouvelle vague ne pourrait par essence pas rejouer ses qualités – un ancrage politique dans le présent et dans la jeunesse – le film de Linklater n’essaye pas de le faire et propose à la place un anti-Nouvelle Vague sanctifiant le passé et la tradition française.
Alex Dechaune
Étudiante en cinéma, j’ai beaucoup été confrontée à la Nouvelle Vague. J’ai un rapport ambigu avec ce mouvement, dont j’apprécie les œuvres mais pas le traitement qui en est fait, ni les artistes qu’il a inspiré et dont il a légitimé les abus.
- L’histoire étant élective, et donc subjective, il est important de garder en tête que les cinéastes retenus d’un mouvement sont autant celleux qui l’ont marqué que celleux que l’histoire a bien voulu se rappeler. Il n’est pas étonnant, en ce sens, que certaines des figures de la Nouvelle Vague aient été invisibilisées, et soient pour certaines “redécouvertes” ou revalorisées récemment. L’absence de réalisatrices était d’autant plus banalisée qu’Agnès Varda fait figure d’exception. ↩︎
- La politique de l’auteur est une position critique née en France dans les années 1955, qui envisage les films non plus comme des objets artistiques en soi mais en les inscrivant dans la filmographie de leurs réalisateur·ices. Les auteur.ices sont des cinéastes auxquel.les on peut attribuer des thématiques et une esthétique identifiables. La Jetée réfute cette position, qui autorise à des hommes à se faire démiurges d’une œuvre avant tout collective, et qui justifie par leur toute-puissance un ensemble d’abus. Sur ce point voir : Le culte de l’auteur : les dérives du cinéma français et A propos de nous. ↩︎
- Sur le biopic, je vous renvoie à l’article de Lilia Penot : Etude du biopic : entre fidélité historique et innovation artistique. ↩︎







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