Un Rêve plus long que la nuit

Depuis la Rubrique :
5–7 minutes

Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Niki de Saint Phalle / Scénario : Niki de Saint Phalle / Montage : Nicole Garnier, Dominique Cazeneuve / Photographie : Bernard Zitzermann / Costumes : Marina Karella, Marie Beltrami, Marc Bohan / Musique : Peter Whitehead

Interprétation : Laura Duke Condominas, Laurence Bourqui, Laurent Condominas, Humbert Balzan, Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Marina Karella

Année de sortie : 1976

Second long-métrage de Niki de Saint Phalle, plasticienne membre du mouvement des Nouveaux Réalistes1, Un Rêve plus long que la nuit est une surprenante épopée au Pays des Merveilles. Amorcé timidement, le film tâtonne d’abord avec prudence. Il se déploie avec mesure. Toutefois, ne vous fiez guère à cette première atmosphère doucement fantasmagorique et féerique : elle n’est que déceptive, préparant sagement un terrain propice à l’émergence de l’extravagance. Alors que la narration débute encore, on est loin d’imaginer le chaos déferlant aux actes suivants. Ça se gâte en effet vite par la suite. Crescendo, le film monte en tension. Plus le rêve s’allonge, plus on s’enfonce loin dans une catabase2 onirique aux accents surréalistes. Voilà que le rêve se mue en un cauchemar, qui ne se révèle rien moins qu’une imitation tordue de la réalité.


Un spectre hante le sommeil de notre jeune songeuse : c’est le spectre du fascisme. La petite Camélia fait face au deuil d’un proche. Afin d’échapper à cette tragédie, elle s’imagine princesse de son propre royaume et se rêve grande, à la recherche de l’amour. L’âge adulte commence à poindre. Reprenant les codes et topoï du conte merveilleux, Niki de Saint Phalle structure le cheminement de sa jeune protagoniste comme un rite de passage occasionné par un voyage solitaire. Tout le casting du genre littéraire y est convoqué, quoique subverti : un dragon grotesque (une curieuse bête costumée de papier que l’on prend d’abord pour l’antagoniste principal à tort – c’est en fin de compte un animal bien plus dangereux qui endossera ce rôle : l’homme) ; un prince-charmant-oiseau (l’amoureux à délivrer, selon une logique gothique inversée3) ; une sorcière noire (une antagoniste basique et classique). Ce carnaval de personnages évolue successivement dans des lieux emblématiques signifiant la transgression tels qu’une forêt magique ou un sinistre château, forteresse de ferraille lugubre et grinçante, gargantuesque amas de déchets et centre post-moderne technologique capitaliste qui exploite des hommes aliénés par le travail à la chaîne. Ce deuxième endroit est plus inquiétant encore que le premier. Machine infernale, cette œuvre appelée Le Cyclop, fut créée par son compagnon et collaborateur artistique Jean Tinguely, jouant aussi dans le film. Dans cette usine (ou plutôt dans ce qui a tout l’air d’un complexe militaro-industriel qui renvoie à la production de masse d’armes), on parle la langue de la dictature, on oit les rouages fumants du système patriarcal qui grincent. On ingère même des bébés rôtis à la broche. Les femmes y sont absentes ; le pape rend visite quelquefois. Et au cœur de ce monde dégoûtant, totalitaire et entièrement masculin, la petite Camélia devenue jeune fille, archétype de la princesse, est forcée de grandir. Et ce, quitte à voir ses rêves et idylles d’amour se salir.


« On ne naît pas femme, on le devient. » (Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe


Ce devenir femme ne peut apparemment s’accomplir sans la perte de la virginité. Camélia débouche sur un pensionnat pour filles qui s’avère un bordel (les Nana de Niki rencontrent la Nana de Balzac, prostituée4) où les corps des jeunes femmes sont traités comme des marchandises. Et soudain, une invasion militaire ; un défilé de soldats (littéralement) phallocrates5. Dans une longue séquence réalisée sous le signe de l’excès et de l’exubérance, l’artiste-réalisatrice plonge allègrement dans le délire absurde, rejetant la violence graphique d’une représentation réaliste du viol en troquant la chair des organes génitaux masculins pour le fer et le papier des appareils et engins motorisés. La maison close devient dès lors la scène d’un théâtre déjanté. Vulgaire peut-être, lunaire sans aucun doute, elle n’en demeure pas moins explicite. Il s’agit bien là d’une scène d’orgie absolument inconventionnelle qui n’hésite d’ailleurs pas à tourner l’homme, bête furieuse, en ridicule. Le tout assène un puissant message cynique dont la force de frappe est d’autant plus redoublée (et redoutable) lorsque l’on sait que c’est l’œuvre poignante d’une femme que le père a violée lors de son enfance – un lourd secret qu’elle ne dévoilera qu’en 1994, à l’âge de soixante-quatre ans. La performance, extrêmement symbolique, se fait dès lors dénonciation, critique acerbe quoique immensément inventive de la société patriarcale. Le sexe masculin est représenté comme une arme destructrice dont l’éjaculation se manifeste par une explosion de confettis. Dans cette folie, le ridicule pourrait volontiers affleurer. Pourtant, la sophistication de la mise en scène, le génie des idées narratives ainsi que l’originalité des dispositifs artistiques, sont tels qu’ils l’emportent sur tout. Preuve que l’intelligence n’est pas forcément dans la finesse et que même en étant bourrine et rentre-dedans, elle peut s’exprimer avec grande jouissance et pertinence.


Face à ce spectacle, on reste pantois.e, ébahi.e. Malgré la folie haute en couleurs dans laquelle nous sommes entraîné.e.s, il n’est jamais dur de comprendre ce qui se passe. Le film est certes énigmatique, mais jamais hermétique. Or, c’est cette accessibilité qui contribue à sa force de persuasion. Le travail, inédit et incomparable, pour ne pas dire monstrueux, ne témoigne pas tant de la seule volonté d’allumer une caméra pour cadrer un film plastique que de celle de montrer et monter la subversion d’une histoire merveilleuse. En cela, Niki de Saint Phalle réussit son ambitieux pari de revisiter le genre littéraire du conte en y insérant des enjeux contemporains. En résulte un discours riche, fouillé. L’image, quant à elle, est minée : elle est un véritable cocktail Molotov, une bombe visuelle qui vous explose aux yeux. C’est le choc.

« Je veux créer, créer l’instant présent, créer de la beauté, quelque chose. Quelque chose qui vous ressemble, qui est dans l’instant, qui fait penser aux bombes, à une énorme explosion à la fin du monde ! » (propos tiré d’un témoignage de Niki de Saint Phalle filmé ; vidéo diffusée au Grand Palais lors de l’exposition « Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten », ouverte au public du 26 juin 2025 au 4 janvier 2026 )

Après l’apothéose, la poésie. À l’issue de la traversée d’un monde d’adultes affreux et désenchanté, Camélia regarde ce que pourrait être la vie dans un télescope si elle était belle, normale – telle qu’elle devrait idéalement être. Malheureusement, il est trop tard : les épreuves l’ont achevée, le rêve s’est délité, son innocence est enterrée. Résignée, elle enfile alors la bague funèbre et se fiance prophétiquement à la mort qui l’entraîne vers un jour nouveau, baigné de la lumière chatoyante et orangée du soleil couchant. La nuit s’installe alors. La mort apparaît ainsi comme une ultime et paisible échappatoire davantage viable comparée aux immondices de la réalité. Restera au.à la spectateur.ice l’épreuve de se réveiller.

Romane Guenot
Rédactrice pour La Jetée décidée à traquer ce qu’il y a de meilleur (ou de pire) dans les films. Si j’ai un penchant pour les vieilles romances d’Hollywood en noir et blanc, j’aime écrire sur tout ce qui touche à ma sensibilité.

  1. Les Nouveaux Réalistes sont un groupe d’artistes fondé par le peintre Yves Klein et le critique d’art Pierre Restany en 1960. Ce mouvement d’après-guerre s’inscrit en opposition au lyrisme de la peinture abstraite et s’attèle à bouleverser les codes esthétiques notamment en intégrant des objets du quotidien parfois incongrus dans l’art. ↩︎
  2. La catabase (du grec ancien κατάϐασις / katábasis) désigne la descente aux Enfers. On la retrouve dans beaucoup d’épopées grecques comme dans le mythe d’Orphée où le héros s’en va au monde souterrain afin d’aller chercher sa bien-aimée Eurydice. ↩︎
  3. Dans la tradition littéraire du genre gothique persiste l’archétype de la demoiselle en détresse à sauver. C’est par exemple le cas dans le roman Le Château d’Otrante (1764) de Horace Walpole. ↩︎
  4. Niki de Saint Phalle est connue pour ses Nanas stéatopyges, sculptures multicolores de femmes qui célèbrent la fertilité et dont le nom rappelle curieusement celui de l’héroïne prostituée éponyme du roman d’Émile Zola publié en 1879. Ceci ne reste en vérité qu’une coïncidence, le terme utilisé par l’artiste peintre étant avant tout générique. ↩︎
  5. Se dit « phallocrate » (du grec ancien φαλλός / phallos – « pénis » et  κράτος / kratos – « pouvoir ») toute personne partisane de la domination de l’homme sur la femme. ↩︎

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