Le brainrot, ou la morbide exaltation de voir des chats tourner sur eux-mêmes

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14–21 minutes

Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

Pourquoi quand je vois un enfant manger un couteau dans Substitution1, je rigole plus de ma futur réaction sur les réseaux sociaux (un simple #gourmand) que je ne suis choqué de la scène ? 

Je pense être un enfant du millénaire, avec tous les aspects que cela implique. Ma pré-adolescence a connu une obsession des néo-stars, les youtubeurs, et je cultive un imaginaire baigné dans les réseaux sociaux depuis ma découverte de Twitter en 2014. Mon lexique en est devenu ironique, ma grammaire cybernétique2. Avec le nombre d’heures que j’ai passées à ingérer des kilomètres de timeline, en voyant l’arrivée des dank memes et du shitpost3, en gobant des heures de YouTube Poop4, et en m’accaparant des fraîches informations éphémères dès leur publication, je peux établir un auto-diagnostic : je suis chronically online5. A ce développement numérique de ma personnalité s’est couplé une obsession du cinéma, agrandissant mon temps d’écran quotidien avec l’alternance entre iPod Touch et écran de cinéma.

Pourtant, aujourd’hui, je passe mon temps plus loin des salles et plus proche de mon écran de téléphone. Bien sur que je ne suis pas encore allé voir le dernier Loznitsa, j’avais mieux à faire à entretenir ma relation parasociale6 à une médium sexagénaire sur Instagram. De ma vie algorythmée par le n’importe quoi, j’adhère à ce mal du siècle qui me désanime : le brainrot. Traduit comme abrutissement numérique, le patient atteint voit son cerveau attaqué par les ondes radioactives du chaos qu’il consomme. Cependant, j’y vois un nouveau mode de vie, une nouvelle façon de raconter des histoires en un quart de seconde, saisissant le restant de capacité d’attention de son spectateur. Je développe alors une tendresse pour cette activité triviale qui nous voit souvent sous le pire angle (littéralement en contre plongée, double menton apparent et souvent sur les toilettes). Quitte à annuler des séances de cinéma pour m’y adonner, autant y chercher son aspect cinématographique. Le brainrot sonnerait-il l’avènement d’une nouvelle ère artistique au détriment de la précédente ? Quand nous oublierons Bresson, est-ce que Les Dames du bois de Boulogne7 se verront remplacer par les bébés du bois de Boulogne8 ?

1 –  Genèse du néant

Le brainrot tel que je l’entends est un phénomène psychique d’obsession du néant numérique. Il est consommé (voire surconsommé) en pleine conscience affectant ainsi l’imaginaire de l’usager et son appréhension culturelle. N’y a-t-il pas une barrière entre les gens qui vivent au gré des éphémérides numériques et cel.leux qui réussissent à s’en détacher ? Cependant, si le néant qu’il diffuse est discursif, il n’en est pas moins créatif. Chaque vidéo et chaque montage est issu d’un chemin de pensée. C’est un mode d’expression, au même titre que le cinéma, la caricature ou le théâtre, qui malgré son aspect régressif n’en est pas moins légitime. Là réside d’ailleurs sa plus grande force politique : le brainrot est simple à créer, à partager mais aussi à oublier. Cette facilité d’appréhension des images numériques rappelle la même facilité d’appréhension de l’outil cinématographique. Cette faculté peut cependant être mise à l’épreuve quand on est confronté.e à des mises en scènes plus assumées, plus abstraites et plus expérimentales. Pour faire le raccourci, le brainrot tient son aspect cinématographique par la création d’un nouveau paradigme imaginaire sans règle de montage ou de narration. Il se façonne par la création et l’appropriation d’images dans l’absurdité de sa fiction. Il crée de nouvelles icônes et de nouvelles références : John Pork9 est peut-être même devenu aussi iconique que Tony Montana10. Se créent alors des liens fructueux et venimeux entre ce qui tient de l’abrutissement numérique et ce qui tient de la création cinématographique.

2 – Le Cinéma Brainrot

Les codes internets se sont déjà infiltrés sur nos grand écrans depuis de nombreuses années. De références esthétiques aux convocations directes dans le récit, le cinéma se modèle sur la culture et les images des réseaux sociaux. Il traduit leur frénésie, leur imprévisibilité et leurs références sur grand écran. Le film Les Reines du drame d’Alexis Langlois caricaturait des images virales dans son récit (les épileptiques Fast & Curious de Konbini11, ou Leave Britney Alone12), faisant ainsi preuve de l’assimilation de cette esthétique moderne par une jeune génération de cinéastes. Les réseaux sociaux foisonnent d’histoires et d’images, et on ressent une envie contemporaine des artistes qui baignent dedans de s’en emparer malgré leur immatérialité. Alors, le bouillon de culture numérique dans lequel baignent spectateur.ices et cinéastes est source de création et de récréation. Cependant, tout le monde n’est pas chronically online, tout le monde n’a pas forcément de liens avec les références d’internet. La frontière culturelle « en ligne/déconnecté.e » limite certainement la compréhension générale de certains récits. 

Zola de Janicza Bravo est une comédie racontant l’histoire d’une strippeuse embarquée dans une aventure rocambolesque. L’humour du film vient d’un comique de situation basé sur l’embarras. Le point de vue est unique, le film est vécu par Zola, la protagoniste principale. Selon moi, une dimension est ajoutée à la réception du film lorsqu’on sait qu’il est adapté d’un thread Twitter13. Il traduit le mode d’expression ironique omniprésent sur la plateforme. C’est d’ailleurs sa plus value lorsqu’on connaît les codes du réseau social. L’intérêt de l’œuvre tient autant à son récit absurde qu’à la manière délirante dont il le raconte. 

La culture brainrot sort de son orbite autour du monde cinématographique, il vient d’entrer dans son atmosphère. On peut même dire que le cinéma brainrot existe déjà. Michael Bay14 a réalisé un film Skibidi Toilet adaptant le lore abyssal des vidéos du même nom. Cet univers, dont la compréhension partielle donne une migraine d’une semaine, s’inscrit alors dans une Histoire du cinéma. L’objet est si improbable qu’il saura attirer les curieux, sérieux ou ironiques. Si le septième art s’inspire du brainrot, la discussion n’en est pas moins réciproque. Minecraft, le film15 est devenu, avant même sa sortie officielle, matière à brainrot. La reprise de certains éléments du jeu original a satisfait un pan de la culture numérique, consommateur et créateur de vidéos, qui s’est approprié certaines séquences. Les phrases « I am Steve », « Flint and Steel » et « Chicken Jockey » sont entrées dans la culture internet, plus que dans la culture du cinéma au vu de la qualité dérisoire du film. 

Internet et le cinéma discutent et créent du contenu. La frontière se brouille entre les images et nourrissent, malgré leur potentielle régressivité, un système de création fructueux. Le septième art dispose désormais d’une nouvelle écriture et de mises en scène issues des réseaux sociaux. Si le brainrot manque de sens ou de légitimité aux yeux de certains, il raconte cependant une sensibilité contemporaine au non-sens et au nihilisme ambiant. 

3 – Apologie de l’imprévisible

De ces odyssées numériques, on voit se développer un goût pour l’imprévisible. D’une vidéo qui commence d’une manière quelconque vient la possibilité plurielle d’une fin absurde, bizarre ou subliminale. Le brainrot titille le cerveau car il défonce nos attentes. Il fait fondre la matière grise en renversant la figure même de la narration typique d’un Tiktok. Que ce soit de manière narrative ou par le montage, on voit fleurir un mouvement de vidéo qui glorifie le bizarre, comme un geste dadaïste lancé dans l’algorithme. Et cette démarche fonctionne, tant elle amuse ou émerveille un cerveau déjà endolori des heures d’expérimentations visuelles qu’il a déjà vécues. L’idiotification des masses est à la base du compte free_lobotomy qui s’amuse de la recréation numérique pour créer des cauchemars épileptiques basés sur le bizarre des vidéos qu’il convoque. Un coup de cœur personnel, qui saura vous faire autant de mal que de bien.

Au-delà d’une culture de l’imprévisible, la tendance du foreshadowing honore à l’inverse la prévisibilité totale des vidéos de son courant. Œuvres de remontage, leur principe se base sur le fait de montrer en quelques centièmes de secondes la chute de la vidéo pendant le début de celle-ci (exemple). Ces images infraliminaires16 en tension avec le récit banal de la vidéo créent l’humour en y incorporant de l‘ironie dramatique. Le personnage condamné à la chute nous fera rire car on sait comment il va tomber : on nous l’a montré trois images plus tôt. 

Les vidéos qui cherchent à activer une fascination passive du néant ne sont pas créées à partir de rien. Elles tiennent sur des ressorts dramatiques, inventés depuis longtemps, réutilisés par les plus grand.e.s cinéastes et ainsi par les malicieux.ses vidéastes qui misent sur leur nouvelle traduction dans la langue d’internet.

 4 – Poétique Algorithmique 

Sur TikTok, chacun.e trouve son contenu respectif grâce à la puissance de l’algorithme, sondant chacun des likes et partages de l’utilisateu.rice. Cependant, ce.tte dernier.e commet des erreurs volontaires. Parfois, il propose des vidéos ratées, par le choix d’un mauvais son ou d’un filtre inadéquat qui traduisent souvent une faille dans l’apprentissage de l’application. Il en émane cependant une poésie qui naît de la volonté de proposer authentiquement un contenu qui finit par être à côté de la plaque, sans trouver un public hormis le.a créateu.rice el.lui-même (et encore, pas toujours). Ces anomalies de la matrice jouent comme un rappel d’une vérité plurielle. D’abord, dans l’abysse de TikTok, nous sommes tous des êtres solitaires qui cherchons quand même à connecter avec maladresse avec les autres, malgré l’environnement déshumanisant dans lequel nous évoluons. Ensuite, chaque petit compte TikTok a une fonction documentaire, comme une fenêtre voyeuriste mais incorrompue sur l’individu. La manière dont chacun.e se met en scène pour nourrir son image limitée me touche, car on voit dans toute leurs grandeurs et leurs petitesses les possibilités limitées pour exister aux yeux d’inconnu.es. Ma fascination pour ces personnages excentriques qui peuplent mes heures de perdition me rappelle celle que j’ai pour l’émission Strip-Tease17. Cependant, dans cette dernière, la caméra reste en retrait pour garder un point de vue extérieur sur les sujets hauts-en-couleurs. Sur les réseaux, ces mêmes sujets tiennent la caméra dans leur main, ils sont acteu.rices-réalisateu.rices de leurs documentation. L’appréhension de leur image racontent autant d’histoires qu’il y a de créateu.rices de contenu. Alors, je remercie Fatma18, dont les situations kafkaesques ferait pâlir Frederick Wiseman19, Serge20, tout droit sorti d’un film des Frères Ross21, ou encore Hélène22, qui pourrait autant apparaître dans un documentaire des Pinçon-Charlot23 que sur une chaîne de téléshopping dans les confins de la TNT.

5 – Artificielle Dégénérescence  

On déteste l’IA générative, vampire amalgamant les créations artistiques originales en supprimant leurs sens et en consommant plus de volume d’eau que le lac d’Annecy pour dessiner un crocodile qui vole. Malgré le questionnement éthique qu’il soulève, son utilisation témoigne d’une vision artistique que l’on attribuerait alors à un tout, ou plutôt à un rien, l’auteur étant un gloubiboulga de data qui peine à compter le nombre de doigts sur une main humaine. A l’aseptisation de l’imaginaire collectif moderne et numérique s’accompagne une tendance au surréalisme, noyant les réseaux d’images improbables. Les nouvelles icônes sont alors dénuées de vision artistique, d’histoire, et par conséquent de mythologie. Ce n’est pourtant pas ce qui refroidit les fans d’Italian Brainrot. De ces images de chimères, on retient le vif engouement de son public pour des personnages dont on ne sait rien, à part une courte histoire de 15 secondes racontée par un narrateur artificiel au fort accent italien. Les nouveaux héros se démarquent par leur non-sens. Comme des nouveaux Avengers, Brr Brr Patapim, Tung Tung Tung Sahur et Ballerina Cappucina sont les nouvelles références d’une génération dont l’avènement de l’intelligence artificielle force la rupture avec la tradition de la création narrative. 

Pourtant, certain.es cinéastes ne se privent pas d’utiliser cet outil controversé. On remarquera que, pour l’instant, les essais cinématographiques autour de l’IA sont assez impertinents. Les récents Deuxième acte24 et Dracula25 ont d’ailleurs le point commun d’être associés à un auteur flegmatique qui fait plus le jeu de l’incorporation que de la confrontation discursive de la génération artificielle. S’il fallait cependant garder un film récent qui utilise l’IA, je choisirais Dans La Peau de Blanche Houellebecq de Guillaume Nicloux. On y suit les aventures de Michel Houellebecq et Blanche Gardin, jouant leur propre rôle, perdus en Guadeloupe alors qu’ils doivent présider un concours de sosie. Le film a la forme d’un rêve fiévreux écrit par un tonton tellement bourré un dimanche d’élection qu’il en oublie de voter Borloo. En plus, il injecte des images en IA pour illustrer ses chapitres et donne à l’atmosphère déjà grotesque de l’œuvre une esthétique encore plus adéquate. D’ailleurs, le film de Guillaume Nicloux est sûrement, malgré lui, un des plus beaux exemples de cinéma de l’abrutissement, tant on sent son cerveau couler comme un Coulommiers dans sa boîte crânienne. Un énième exemple que le cinéma peut être vecteur de brainrot.

6 – Le Brainrot Cinéma

Comme évoqué à l’instant, le brainrot peut qualifier des œuvres cinématographiques qui tendent à l’absurde, à l’imprévisible et à l’ironie assumée. Le cinéma agit sur l’intellect du spectateur dans la mesure où sa perception est relative à chacun. Ne se sent-on pas décliner devant un film où Nicolas Cage surjoue, ou devant un film avec Arielle Dombasle ? La force émotionnelle du cinéma inclut la capacité d’abrutissement et de sadomasochisme à se voir réagir devant une œuvre dont l’incohérence active le pourrissement de notre cerveau. Si nous avons vu auparavant que le brainrot pouvait être du cinéma, il n’est pas exclu que le cinéma soit brainrot.

Car, qu’est-ce que le brainrot, si ce n’est une évolution numérique de certains aspects cinématographiques ? L’absurde de Vera Chytilova, Alejandro Jodorowsky ou Luis Bunuel n’attaqueraient-t-il pas nos neurones de la même manière26 ? Au temps où le cinéma était une attraction de foire, ne servait-il pas à détourner les spectateurs d’une réalité tangible ? Peut-être alors, Méliès était le premier brainrotter, jouant des attentes nouvelles des spectateu.rices de son temps pour expérimenter l’image dans sa technique et sa diffusion. Ses diablotins farfelus n’ont d’images contemporaines que les gooners27 et les chimères peuplant nos paysages numériques. Le cinéma comme art populaire était aussi vu comme une décadence morale et éthique à ses débuts. L’avènement du numérique aussi. Alors, le nouveau paradigme dans lequel circulent les images est peut-être en passe de devenir le 11e art.

7 – Fièvre Narrative

La brièveté du temps de concentration confédéré par l’intangibilité des informations des réseaux sociaux change les comportements vis-à-vis des films. En parallèle de ce déclin, on voit se populariser au cinéma un type de mise en scène particulier : le style safdien. Bien qu’il soit indépendant de l’activité numérique, il séduit de plus en plus les spectateurs. Porté par le cinéma des Frères Safdie, avec notamment Good Time ou Uncut Gems28, c’est un cinéma dont la mise en scène est basée sur la tension. Comme si l’œuvre était filmée dans l’urgence, la caméra montre le chaos dans lequel les protagonistes évoluent. L’attention des spectateu.rices est alors happée par la frénésie de l’histoire, qui aurait tendance à en être plus essoufflé.e qu’assoupi.e. Selon moi, ce bouillonnement narratif et formel attire car il appelle un cinéma de sensations. Pas de pause, pas le temps de se déconcentrer. Alors, pas étonnant que des films comme Anora29 ou Une Bataille après l’autre30 trouvent un large public, tant ils épousent un style qui se marie à notre nouveau système débridé de consommation d’information.

8 – Moral du Collectif 

Le cinéma actuel capture les agissements contemporains. Les tendances de son époque sont alors introduites dans de nouvelles œuvres, prenant une importance relative dans leurs récits. L’abrutissement numérique n’y manque pas. Il est d’abord critiqué comme une composante d’un pourrissement moral de la société. D’un brainrot découlerait des brains-rot. Le caractère individualiste de celui-ci s’inscrirait dans une réalité sociale et culturelle où tous les cerveaux seraient attaqués en même temps. N’attendez pas trop de la fin du monde31 met en scène Bobita, un personnage incarnant le comportement moderne des hommes sur les réseaux selon Radu Jude. Celui-ci véhicule des pensées masculinistes à la Andrew Tate32, vulgaire et provocateur, grimé d’un filtre Instagram distinctif par sa laideur. Le cinéaste montre ici que le brainrot est politique par son caractère imprévisible. Il permet une liberté totale au créateur. Et par défoulement, il fait recevoir aux spectateu.rices tous types de pensées, même les plus néfastes. Eddington montre de son côté que l’abrutissement cérébral fait partie du climat ambiant. TikTok et les autres réseaux sociaux tiennent une grande part dans le décor du film. Ils sont acteurs de conflits entre les personnages, mais également à l’issue d’arcs narratifs, condamnant ses personnages à un destin qui leur est lié. Être chronically online est un nouveau trait de caractère disponible dans l’élaboration de la bible des personnages. Le brainrot pose alors ses propres questionnements quant à son impact moral dans une société où tout semble aller de plus en plus vite vers un futur qui tend à la dystopie. Une vision pessimiste d’une pratique qui se démarque pourtant par sa vacuité culturelle. 

9 – Métaphysique du déclin

Même si le brainrot est une activité qui s’inscrit dans une démarche sociétale, il reste un acte solitaire qui intervient entre soi et son téléphone. Cette démangeaison du n’importe quoi n’est pas dur à diagnostiquer mais elle est dure à expliquer. Si son existence est liée à un besoin culturel, elle est peut-être aussi liée à une réponse métaphysique de notre rapport au néant. Le brainrot fait ressortir le nihilisme individuel par son manque de sens et son endolorissement psychique. Parfois, le rien conforte autant qu’il terrifie. 

Sebastian Silva est sûrement le cinéaste qui a le mieux cerné cette impalpable dualité de l’abrutissement numérique. Dans Rotting In The Sun, le personnage principal est asservi par les contenus des réseaux sociaux qu’il consomme comme des substances (ce qu’il consomme d’ailleurs aussi pendant qu’il brainrot). Il évoque ainsi l’apathie léthargique du brainrot qui soigne autant qu’elle blesse le patient. On oublie le monde extérieur, mais le monde extérieur nous oublie. On existe alors dans un état liminal en perpétuelle boucle temporelle de consommation de contenu absurde qui nous entraîne plus vers la chute que vers le salut. Dans son film, le brainrot dit quelque chose du monde. Comme les autres composantes du film, il mène à la disruption et au chaos. Sans être pour autant acteur du mal, il contribue à l’accentuation de la dépression du protagoniste. Si on n’arrive pas à idolâtrer cette activité, on arrive pas non plus à la juger. L’abrutissement numérique et son approche sculptent la psychologie des individus modernes ; à el.leux de voir la place que celui-ci prend dans leurs développements.

10 – Porte ouverte

Le cinéma et les réseaux sociaux sont antinomiques sur un aspect : le premier s’inscrit dans l’éternité ; les trends passent vite. C’est au cinéma de les cryogéniser dans son art au risque de les tuer en voulant leur donner l’éternité. Le brainrot est peut-être fait pour périr. Le brainrot a peut-être toujours existé. Comme pour le cinéma, l’intangible mène au commentaire, à l’étude et à la discussion. Qu’est-ce que le brainrot ? Qu’est-ce que le cinéma ? Qu’est-ce que l’art ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’est-ce que je vais manger à midi ?

Toucher de l’herbe – Conclusion

Une notification m’interpelle tous les lundis matins pour me dire combien de temps j’ai passé sur mon portable dans la semaine. Il a diminué de 40%. Il y a quelques semaines, j’ai tellement abusé que je culpabilisais de ne pas sortir voir mes amis, de ne pas voir de films, de ne pas être productif. Une lassitude de la lassitude se crée pourtant, à force de se sentir souillé par la monotonie de ces errances numériques. Alors, de ce poids, j’ai décidé de rendre hommage à mon passe-temps doux-amer, mal-aimé d’abord par moi-même. Écrire un article un peu mégalo qui tire sur la corde et qui se permet des analogies bêtes et méchantes, sans réel fond qu’une volonté d’amuser, avant tout. Coucher un petit bout de ma pensée polluée par le brouhaha que je m’inflige. Maintenant qu’il est écrit et publié, je ne pense qu’à sortir toucher un brin de pelouse ou de moquette de salle de ciné. Voili, voilou ! J’espère que vous êtes tous en pleine forme. Je vous dis salut, salut, à la prochaine, pour parler cinéma ou autre.33

Andéol Ribaute
2643 cris sur la Jeremstar Box.

  1. Substitution : Bring Her Back (2025) est un film d’horreur réalisé par les frères Phillipou. ↩︎
  2. L’adjectif cybernétique désigne ce qui relève des mécanismes de communication entre l’être humain et la machine. ↩︎
  3. Il existe dans les memes des mouvements, comme les courants littéraires ou cinématographiques. Ils évoluent en même temps que l’humour de leur époque, aussi courte soit-elle. Les dank memes se rapportent à l’humour ironique de la période 2015-2017, on y associe des images comme Dat Boi ou Pepe the Frog. Le shitpost intervient plus tard et mise encore plus sur un humour absurde. ↩︎
  4. Les YouTube Poop sont des vidéos de montage mixant des médias préexistants, créant ainsi un humour effréné et absurde (exemple). ↩︎
  5. “Chronically Online”, ou chroniquement en ligne, signifie que l’on passe trop de temps sur Internet, au point d’y associer des aspects de sa personnalité. ↩︎
  6. Une relation parasociale est une interaction à sens unique d’un individu envers une personnalité publique. Les réseaux sociaux exacerbent le développement de ce type de relation. ↩︎
  7. Les Dames du Bois de Boulogne (1945) est un des premiers films de Robert Bresson, considéré comme un classique français des années 1940, malgré la réprobation de son réalisateur. ↩︎
  8. “Les Bébés du Bois de Boulogne” est une légende urbaine TikTok créée par intelligence artificielle. Elle raconte que le lac du bois de Boulogne serait hanté par des fantômes de bébés noyés (exemple). ↩︎
  9. John Pork est un cochon anthropomorphe, qui surgit généralement par surprise pendant une vidéo. ↩︎
  10. Tony Montana est le personnage principal du film Scarface (1983) de Brian de Palma, désormais considéré comme une icône culturelle. ↩︎
  11. Les Fast & Curious sont des types d’interview du média internet Konbini. Elles sont basées sur un choix binaire et rapide entre deux concepts souvent liés à l’invité (exemple). ↩︎
  12. Leave Britney Alone est une vidéo virale de Cara Cunningham sortie en 2007. Elle met en scène la créatrice implorant le monde médiatique américain d’arrêter de documenter la vie privée de Britney Spears. ↩︎
  13. Un Thread Twitter est une succession de tweets publiés par le même compte, racontant une histoire personnelle, donnant des informations ou explicitant une pensée qui ne pourrait pas être contenue en 280 caractères. ↩︎
  14. Michael Bay est un réalisateur de films spécialisé dans l’action. On note Rock (1996), Armageddon (1998) et la saga Transformers parmi les films les plus emblématiques de sa carrière. ↩︎
  15. Minecraft le film (2025) est un film réalisé par Jared Hess, entièrement inspiré par le jeu vidéo Minecraft créé en 2009 par Markus Persson et Jens Bergensten. ↩︎
  16. L’adjectif infraliminaire désigne ce qui correspond aux images subliminales, dont la brève présence appelle à une création subconsciente du sujet qui les perçoit. ↩︎
  17. Strip Tease (1985-2012) est une émission documentaire diffusée sur la RTBF, puis Canal+ et enfin France 3, créée par Jean Libon et Marco Lamensch. Sa mise en scène, empruntée au cinéma-direct, se veut non-interventionniste dans ce qu’elle filme. Les histoires sont donc montrées sans didactisme et les personnages évoluent comme si les caméras n’existaient pas.
    Voir notre article : Strip-Tease Intégral ↩︎
  18. Je fais référence à la créatrice de contenu Fatma Bouchenafa. ↩︎
  19.   Frederick Wiseman est un documentariste américain spécialisé dans le portrait des institutions. ↩︎
  20.  Je fais référence au compte TikTok @user2913928073252. ↩︎
  21. Bill et Turner Ross sont des documentaristes américains qui sondent les lieux de société et ce qu’ils racontent d’une communauté. ↩︎
  22. Je fais référence à la créatrice de contenu Hélène Meillard-Les Précieuses. ↩︎
  23. Monique et Michel Pinçon-Charlot sont des sociologues dont le sujet d’étude est la violence des riches et la fracture sociale du point de vue des classes bourgeoises. ↩︎
  24.  Le Deuxième acte (2024) est un film de Quentin Dupieux, dont le ressort dramatique repose sur une mise en abîme de l’intelligence artificielle comme entité créatrice. ↩︎
  25. Dracula (2025) est un film de Radu Jude, convoquant un nombre excessif d’images générées artificiellement. ↩︎
  26. Évidemment, je retire ici la composante politique des œuvres pour me concentrer sur l’absurde graphique et narratif. ↩︎
  27. Le gooning est une pratique qui revient à s’abrutir ostensiblement (loucher et faire sortir sa langue par exemple) face à une activité qui accapare cérébralement le sujet. Souvent cette activité est sexuelle, mais le brainrot n’est pas exclu d’être matière à gooning. Pour des exemples visuels de gooners, je vous conseille de regarder L’Homme à la tête en caoutchouc (1901) de George Méliès. ↩︎
  28. Good Time (2017) et Uncut Gems (2020) sont des films de braquage qui basent leurs tensions sur l’urgence et la fuite de leurs personnages. ↩︎
  29. Anora (2024) est un film de Sean Baker dont le deuxième acte repose sur la recherche effrénée d’un personnage disparu. ↩︎
  30. Une Bataille après l’autre (2025) est un film de Paul Thomas Anderson qui met en scène une course-poursuite sur toute la deuxième partie de son récit. ↩︎
  31. N’attendez pas trop de la fin du monde (2023) est un film de Radu Jude mettant en scène deux récits parallèles : celui d’une publicitaire qui cherche une victime d’accident de travail, celui de son alter-ego néofasciste Bobita vivant sur les réseaux. ↩︎
  32. Andrew Tate est un influenceur masculiniste d’extrême-droite, inculpé en 2023 pour trafic d’êtres humains en bande organisé, et viol. ↩︎
  33. Cette phrase est la conclusion de toutes les vidéos de la youtubeuse-critique Cinéma Gourmand (exemple). ↩︎

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