Pourquoi les films lesbiens de cette année m’ont déçue

Depuis la Rubrique :
5–7 minutes

Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

Le traitement médiatique de Des Preuves d’amour et le lesbianisme libéral

FICHE TECHNIQUE

Réalisation et scénario : Alice Douard / Production : Marine Arrighi de Casanova / Coproduction : Marie Boitard, Alice Douard / Direction de la photographie : Jacques Girault / Montage : Pierre Deschamps / Costumes : Pauline Juille / Maquillage : Natali Tabareau-Vieuille / Décors : Anne-Sophie Delseries / Ingénierie du son : Erwan Kerzanet, Vincent Vatoux, Caroline Reynaud / Mixage : Olivier Guillaume / Scripte : Marion Bernard / Supervision musicale : Raphaël Hamburger / Casting : Tristan Minault / Sociétés de distribution : Tandem Distribution, Pulsar Content / Société de production : Apsara Films / Sociétés de coproduction : Les Films de June, France 2

Avec : Ella Rumpf, Monia Chokri, Noémie Lvovsky

En même temps que les politiques de droite fondées sur l’exclusion et la marginalisation des communautés non-hégémoniques prennent du pouvoir à l’international et en France, fleurissent au cinéma des récits dont les protagonistes appartiennent à une minorité opprimée et/ou à une diversité stéréotypée dans la culture dominante et dans les médias. C’est le cas, entre autres, des récits lesbiens et d’amour entre femmes. Je citerai, en France et depuis La Vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013), La Belle saison (Catherine Corsini, 2015), Portrait de la jeune fille en feu (Céline Sciamma, 2019), La Petite dernière (Hafsia Herzi, 2025), Love Me Tender (Anna Cazenave Cambet, 2025), et encore Des Preuves d’amour (Alice Douard, 2025).

Dépolitiser l’homoparentalité dans la promotion du film 

La tendance d’un certain cinéma actuel est de valoriser des productions dans lesquelles les lesbiennes1 sont des personnes « comme les autres ». En parallèle, des films ancrés dans une époque et un espace mettent en avant le caractère éminemment politique des existences LGBTQIA+. Le film Des Preuves d’amour suit ainsi les derniers mois de grossesse de Nadia et de sa compagne Céline, et les démarches de cette dernière pour être reconnue comme mère de l’enfant à venir. Adaptation de L’Attente, court-métrage d’Alice Douard sorti en 2022, le film reprend surtout le vécu de la réalisatrice elle-même. Des Preuves d’amour débute avec une voix off contextualisant la loi Taubira, adoptée en 2013 et autorisant le mariage entre personnes de même genre, et donc l’adoption d’enfants dans les couples homoparentaux. Le long-métrage d’Alice Douard poursuit tout son long une approche didactique de son sujet, et plusieurs séquences de repas ou d’apéros sont prétexte à développer les diverses procédures nécessaires à l’adoption de leur fille par Céline.  

L’homoparentalité est un sujet politique : elle est légalement sujet de discriminations, minoritaire et peu représentée. Quoique Céline et Nadia soient blanches, bourgeoises, cisgenres, valides, etc., le film représente la complexité des démarches administratives entourant l’adoption par la mère non-porteuse, et illustre par plusieurs scènes le regard étrangeant2 que la société porte sur ce modèle familial. 

Mais, tandis que de nombreuses séquences de Des Preuves d’amour soulignent la justification constante qui est demandée aux futures mères quant à leur situation extraordinaire, le caractère politique des vies lesbiennes est effacé de la promotion générale du film. Je reviendrai principalement sur l’interview accordée par Monia Chokri au podcast Alice Underground, qui m’a énervée sur de nombreux points. Parmi eux, Chokri se réjouit notamment de la représentation de lesbiennes « normales » (ses mots) dans le film. Qui sont les lesbiennes normales ? Les blanches, bourgeoises, qui ne se disent pas lesbiennes et ne s’intègrent pas aux communautés queer. Celles en couple exclusif, mariées, qui attendent un enfant. En somme, celles dont on pourrait oublier (en réalité, on ne l’oublie jamais, on ne le peut pas) qu’elles sont lesbiennes. 

Le problème est donc moins dans Des Preuves d’amour, que je recommande par ailleurs et qui a moins de défauts que je ne voudrais lui en trouver, que dans son utilisation. La médiatisation du film se construit sur un sous-texte qui, en le définissant comme un “bon” récit de lesbiennes, délégitime les autres, et notamment les récits politiques et camp3. Commercialisé comme tolérable, Des Preuves d’amour (en tant qu’objet de publicité/promotion plus qu’en tant qu’œuvre) catégorise comme intolérable des récits au croisement d’autres luttes. 

Ce n’est pas la marque d’un progressisme que d’oublier que des personnages sont a-normaux, c’est le signe d’un effacement de leur anormalité, parallèle à l’exacerbation de l’anormalité d’autres personnes. Céline et Nadia ont le privilège d’être universelles ; privilège que n’a pas une grande partie de la communauté lesbienne. 

Pour autant, le récit de Céline et Nadia n’est en rien universel, et le vécu de Céline est loin de ceux de pères en relation cisgenre et hétérosexuelle. Ce qui est douloureux pour Céline n’est pas de ne pas porter l’enfant, mais que cela lui soit constamment rappelé et par tout le monde. Sa mère, un inconnu dans un bar, un médecin : tout le monde la renvoie à l’anormalité de son couple et, plus généralement, au fait qu’une femme en laisse une autre porter un enfant qu’elles partageront. Aucun homme ne subit cela.

Non seulement les récits queer ne peuvent pas s’intégrer à la culture hégémonique mais, de mon propre avis, ils ne le doivent pas, et ils ne doivent pas le désirer. J’ai déjà bien assez parlé des Reines du drame sur ce site4, mais le queer doit être étrange (traduction française du terme), ou il n’est plus qu’une silenciation faisant accepter des minorités par le système, toujours au détriment d’autres et sans le questionner. Le libéralisme invite à ouvrir le système (cis-hétéro-capitaliste) le plus possible pour faire oublier qu’il existe, pour ne pas le questionner. Le problème est le même qu’ouvrir la publicité à d’autres critères de beauté (des femmes noires ou grosses, par exemple) : la marchandisation du corps, l’exclusion de cel.leux qui ne rentrent toujours pas dans les nouveaux cadres, ne sont pas interrogées. Ne cessons pas de produire des récits révolutionnaires, anormaux et monstrueux, car ce sont eux qui nous permettent de penser et de transformer la société. 

Quel est le réel problème ?

Les diverses coupes budgétaires dans le milieu de la culture et la radicalisation d’une partie de la société ont des répercussions sur l’ensemble de l’industrie mais surtout et d’abord sur des films déjà fragiles, dans leur forme ou leur sujet. “On m’a souvent demandé si c’était plus facile de faire un film lesbien aujourd’hui qu’il y a dix ans. Je ne suis pas sûre”, affirme ainsi Anna Cazenave Cambet, réalisatrice de Love Me Tender, pour Trois Couleurs. Reprocher aux films leur penchant à l’universalité et donc à la dépolitisation revient à s’attaquer aux mauvaises personnes, et à fragiliser des œuvres déjà très instables. Un ensemble d’acteur.ices qui précèdent la diffusion et même la réalisation du film influencent sa forme et restreignent son discours (la distribution, les commissions, les maisons de production…). Le problème d’une représentation libérale du lesbianisme au cinéma est celui d’un art dont le système capitaliste fait marchandise, qui devient donc un investissement à rentabiliser. C’est peut-être, à échelle individuelle, en soutenant ces films et en tolérant (un temps seulement, et pour certains seulement) leurs écueils hétéronormés, tout en soutenant en parallèle (quand on en a les moyens) des œuvres qui ne sont diffusées qu’en festival, qu’on parviendra à pérenniser des représentations qui ne manquent que trop. 

Alex Dechaune 

  1. J’emploierai dans cet article le terme de « lesbiennes » pour désigner les personnes intégrées dans un couple ou une relation lesbiennes, davantage que pour désigner les personnes elles-mêmes. Les autres membres de la communauté LGBTQIA+ relationnant entre non-hommes peuvent se reconnaître dans mon utilisation non restrictive du terme.  ↩︎
  2. Au sens de « qui rend étrange », qui refuse de reconnaître comme normal mais interroge la contingence, et donc la possibilité. ↩︎
  3. Le camp est une esthétique difficile à définir mais qu’on peut vulgariser et résumer ainsi : exacerbation de l’artificiel, de la distance ironique et de la provocation de façon à y apporter un métadiscours, l’artiste retournant le ridicule pour le sublimer. ↩︎
  4. Voir Les Reines du drame et Gio Ventura. ↩︎

Réponds et partage anonymement ton point de vue sur la question ! Peut-être que l’auteurice te répondra…

Intéressé·e ? N’hésite pas à découvrir nos publications récentes !