FICHE TECHNIQUE de la trilogie
Insaisissables (Now You See Me)
Réalisation : Louis Leterrier / Scénario : Ed Solomon, Boaz Yakin, Edward Ricourt / Production : Bobby Cohen, Alex Kurtzman, Roberto Orci / Production associée : Julia Spiro et Brian Tucker / Musique originale : Brian Tyler / Montage : Robert Leighton, Vincent Tabaillon / Direction de la photographie : Mitchell Amundsen, Larry Fong / Direction du son : David Parker, Steve Boeddeker, Andrii Trifonov / Décors : Peter Wenham / SFX : Rodeo FX / Production (sociétés) : K/O Paper Products, Summit Entertainment / Interprétation : Jesse Eisenberg, Mark Ruffalo, Woody Harrelson, Isla Fisher, Dave Franco, Michael Caine, Mélanie Laurent
Année de sortie : 2013
Insaisissables 2 (Now You See Me 2)
Réalisation : Jon M. Chu / Scénario : Ed Solomon, Peter Chiarelli, Boaz Yakin & Edward Ricourt / Production : Alex Kurtzman, Roberto Orci, Bobby Cohen / Co-production : David Copperfield / Production associée : Louis Leterrier, Ed Solomon, Kevin de la Noy, Qiuyun Long / Musique originale : Brian Tyler / Montage : Stan Salfas / Direction de la photographie : Peter Deming / Décors : Sharon Seymour / SFX : Framestore, Rodeo FX / Production (sociétés) :K/O Paper Products, TIK Films / Interprétation : Jesse Eisenberg, Mark Ruffalo, Woody Harrelson, Dave Franco, Lizzy Caplan, Isla Fisher
Année de sortie : 2016
Insaisissables 3 (Now You See Me: Now You Don’t)
Réalisation : Ruben Fleischer / Scénario : Michael Lesslie, Paul Wernick, Rhett Reese, Seth Grahame-Smith, Eric Warren Singer / Production : Bobby Cohen, Alex Kurtzman, Roberto Orci / Musique originale : Brian Tyler / Montage : Stacey Schroeder / Direction de la photographie : George Richmond / Décors : Kate Ferry, David Scheunemann / SFX : Rodeo FX / Production (sociétés) : Lionsgate, Summit Entertainment, Secret Hideout, Epic Films / Interprétation : Jesse Eisenberg, Woody Harrelson, Dave Franco, Isla Fisher, Morgan Freeman, Ariana Greenblatt, Justice Smith, Dominic Sessa, Rosamund Pike
Année de sortie : 2025
De prime abord, je tiens à mentionner ma proximité avec la magie. Il est question, dans cet article, de l’art de la prestidigitation et de sa communauté, dans une approche rationnelle plutôt qu’ésotérique. Par approche rationnelle, j’entends une magie pensée comme un ensemble de techniques, de savoir-faire et de mécanismes scéniques, relevant de l’artisanat et de la mise en scène, à l’opposé d’une vision mystifiée ou spiritualisée de l’illusion. Mon lien avec l’illusionnisme est double. Il s’agit pour moi d’une passion mais aussi d’un métier, au moins le temps de mes études. Il en va de même pour le cinéma.
La trilogie Insaisissables (Now You See Me, 2013-2025) était sur le papier un OVNI. Prenez un mélange entre thriller, braquage et magie, ajoutez-y un casting étoilé, des consultant·es-magicien·nes renommé·es, et remettez le tout entre les mains de Louis Leterrier, réalisateur de The Transporter (2002). Cette recette a une ambition claire : remettre la magie au rang d’art populaire. Pourtant, malgré des recettes cumulées dépassant le milliard de dollars en trois opus, la saga est aujourd’hui perçue comme une occasion manquée, un gâchis artistique. Les fulgurances se noient dans un océan de médiocrité : le scénario est confus et les effets numériques superflus. L’écriture inégale est d’autant plus aléatoire que le jeu d’acteurs est de moins en moins bon.
Pourquoi un tel décalage entre l’ambition et le résultat ? Comment expliquer que des films qui célèbrent une précision et un artisanat inhérents à la magie aient pu tomber dans les pièges les plus grossiers du cinéma commercial ?
Dès le premier volet, l’équipe d’Insaisissables a pourtant mis les moyens pour proposer une œuvre respectueuse du savoir-faire propre à l’art qu’elle place au centre de son récit.. Les acteurs suivent une formation intensive auprès de David Kwong. Jesse Eisenberg, Woody Harrelson et les autres apprennent les bases de la prestidigitation et du mentalisme par souci de crédibilité scénique. David Kwong, fondateur de la Misdirectors Guild et consultant en magie pour Hollywood, accompagne le projet dans une volonté affichée de réalisme. Les magicien·nes et les passionné·es ne seront pas déçu·es devant l’abondance de références au monde et à l’histoire de l’illusionnisme. Les jeux de miroirs, les maquettes et les mécanismes scéniques auront été utiles pour recréer l’atmosphère d’un spectacle de magie. Le but originel était en effet de minimiser les effets spéciaux (ironiquement, nous retrouvons plus de 200 personnes sur les SFX du troisième opus). Enfin, un travail de recherche conséquent a permis la mise en place d’illusions intéressantes, dès lors qu’elles sont exécutables en conditions réelles. Certaines cascades et séquences s’inspirent directement de figures majeures de la discipline, comme David Copperfield1. La grande illusion est la branche de la magie consacrée aux dispositifs de grande échelle, elle repose sur des apparitions ou disparitions spectaculaires : avion, éléphant, voire bâtiment entier. Dans Insaisissables, des séquences comme le braquage en direct de Las Vegas ou les scènes d’introduction des personnages du premier film s’inscrivent pleinement dans cette tradition de l’émerveillement.
En partant du principe que l’art est un outil de dénonciation au travers d’une proposition esthétique, Insaisissables a tenté de poser une question : si la magie est un art, où se situe en elle la critique sociale ? Quelle serait la manière la plus « high-concept » 2 de mettre en scène une forme de justice populaire ? Les « Quatre Cavaliers », en redistribuant l’argent volé à leur public, incarnent une forme classique de Robin des Bois. L’idée est certes convenue, mais elle révèle surtout la difficulté du film à concilier une communauté de connaisseur·euses (restreinte et exigeante) avec la popularité immédiate d’un film de braquage grand public. Ce n’est pas la première fois qu’un blockbuster improbable voit le jour ni qu’un film aborde la magie avec une ambition sérieuse. Mais cet exercice d’équilibriste demeure ardu.
Malgré tous ces efforts de direction artistique, dès le premier film, les faiblesses narratives sautent aux yeux. Les intrigues se font de plus en plus brouillonnes, les twists s’enchaînent sans logique, les motivations des personnages sont floues, et les résolutions reposent souvent sur des deus ex machina3 grossiers. Ce dernier point est d’autant plus vrai que l’on traite de magie, un art qui nécessite finesse, intelligence et un subtil équilibre entre être discret et mettre la lumière sur soi. Ce constat est d’autant plus problématique que la magie exige de la rigueur et de la délicatesse. Les dialogues, quant à eux, sonnent creux et dessinent des personnages aux enjeux dramatiques stéréotypés. Insaisissables 2 et Insaisissables 3 enchaînent les cascades sans jamais approfondir l’univers ou les enjeux narratifs de la trilogie. Si les scénaristes avaient mieux compris la structure d’un spectacle de magie, ils auraient peut-être su tenir leur public en haleine. Un tour n’existe jamais seul : il prépare le suivant. Le magicien installe une fausse réalité dans le seul but de la déconstruire. Il s’agit moins d’éblouir immédiatement que de contrôler l’attention. La magie repose sur une gestion du regard et sur la croyance en temps réel. Or, Insaisissables oublie cette logique de construction progressive. La saga enchaîne les artifices sans grande poésie. J’estime que lorsqu’un film perd son public, il perd tout contrôle sur son récit.
CGI à outrance : trahison de l’authenticité
Malgré l’accent mis sur le réalisme dans le premier film, la saga a cédé ensuite à la tentation des effets numériques. Aux tours réalisables ont vite succédé des séquences en images de synthèse. Des illusions « truquées », voilà qui est paradoxal. Vous avez le meilleur moyen de vexer votre public cible. Vous perdez les magicien·nes, qui ne se sentent pas respecté·.s ; vous perdez le public, qui n’est pas aveugle et ne vous accorde plus de crédibilité. D’autant que certains effets manquent cruellement de qualité. Mais alors pourquoi les studios continuent ? Sans doute par peur du risque. C’est la crainte du débutant ou de l’amateur : qu’on « voie les ficelles ». En résumé, et pour reprendre une discussion avec des collègues magicien·nes: « on sent que les producteur·ices ne font pas confiance à l’intelligence du public. Résultat, ils noient les bonnes idées sous des couches de CGI et de bruits inutiles ».
L’économie hollywoodienne comme contrainte narrative
Le cas Insaisissables s’inscrit dans une logique plus large de production hollywoodienne. Les films à gros budget subissent une pression constante. Les acteurs de ce marché courent inlassablement vers des schémas économiques de rentabilité immédiate. L’objectif semble trop souvent être la sécurité commerciale. Les scénarios sont réécrits à répétition pour répondre à des divergences internes, leur cohérence risque d’en être diluée. On retrouve cette situation pour Insaisissables 3. Le casting prestigieux devient lui-même une contrainte. Il impose des tournages fragmentés et précipités. Les studios (Lionsgate, Summit) privilégient l’effet « waouh » à court terme au détriment de la subtilité. Louis Leterrier (producteur du premier volet) et Ruben Fleischer (producteur du troisième volet) ont tous deux expliqué avoir été tiraillés entre leur vision artistique et les exigences des studios. La pression s’oriente évidemment comme défenseuse de l’action au détriment de l’intrigue : l’Histoire est condamnée à se répéter. Ajoutons un soupçon de manque de temps et vous voyez des producteurs voulant prioriser le « safe » pour assurer un salaire. Louis Leterrier comme Ruben Fleischer ont évoqué leur difficulté à défendre une vision face aux exigences industrielles. Mais cette tension ne saurait tout excuser. Le problème n’est pas seulement structurel, il est aussi artistique. À force de jouer la carte du « safe », la saga renonce à ce qui faisait sa singularité. Un film traitant d’un art devrait essayer d’adopter les codes de celui-ci. Par exemple, la composition et la mise en scène du film The Brutalist de B. Corbet, sorti en 2024, reprenait les codes de ce mouvement architectural. J’avais apprécié la la composition rigide de l’image et les narrations regroupées en blocs sobres. J’attendais une équivalence pour un film sur la magie : construction adaptée et attention aux détails.
Un milieu cinématographique en crise de confiance
La saga illustre un problème plus large à Hollywood. La méfiance envers les projets ambitieux, sortant des sentiers battus, devient pesante. Les studios préfèrent reproduire ce qui marche plutôt que de prendre des risques. Mais si l’on apprend sur la copie d’une copie d’une copie, la créativité s’éteint et l’intérêt aussi. De cette manière, nous voyons des volets numéro 11 d’une même saga où une 6e phase s’ajoute à 37 films préexistants. C’est lassant.
Les leçons
Un film utilisant l’art de la magie se doit d’être à la fois visuellement impressionnant et intelligemment écrit. C’est une discipline complexe mais non impossible. Le Prestige (2006) de Christopher Nolan ou Nightmare Alley (2021) de Guillermo del Toro en sont des preuves. Par ailleurs, même en franchissant la limite avec la sorcellerie ou la science, il est possible de construire un vrai spectacle. Les spectateur·ices ne sont pas des enfants. Iels acceptent les illusions, mais pas les incohérences, le respect du public n’est pas une option. De plus, il existe pour des œuvres comme Insaisissables une nécessité de temps et de moyens. Cette saga méritait un développement plus long, des scénaristes plus libres, et une confiance accrue dans son potentiel artistique et ses conseillers.
La magie mérite mieux
Insaisissables peut être un cas d’école. Une franchise qui avait tout pour devenir culte s’est perdue en route. Pourtant, malgré ses défauts, elle reste un hommage tenté à l’art de la magie. Il est beau de voir le cinéma s’incliner vers l’un de ses parents. Car la magie est, à bien des égards, la mère du septième art. Mais Méliès semble loin ; beaucoup ne cherchent plus à impressionner par la technicité ou l’écriture et préfèrent renoncer au spectaculaire. Le cinéma a peut-être gagné en dissensions, en oubliant son origine populaire ou en oubliant sa nature d’art. Je souhaite à la communauté de la magie de croître tout autant. Mais je lui souhaite aussi de ne pas oublier d’où elle vient, comme le cinéma semble parfois le faire. Tout est dit : Hollywood saura-t-il, un jour, refaire confiance à l’intelligence de ses spectateurs… et à la magie du cinéma ?
Alban ZINK
Etudiant en licence de gestion et magicien à mi-temps. En dehors des cours, le cinéma occupe une grande part de ma vie étudiante, que ce soit la participation à des courts-métrages, des jurys ou la rédaction d’articles.
- David Copperfield est l’une des figures majeures de la grande illusion contemporaine, ayant popularisé des disparitions spectaculaires à l’échelle architecturale. ↩︎
- Le terme « high concept » désigne une idée narrative immédiatement identifiable et vendable, souvent résumable en une phrase. ↩︎
- Deus Ex Machina : Personnage ou événement qui, survenant à un moment critique, permet, au mépris de la vraisemblance, un dénouement heureux. (Dictionnaire de l’Académie Française 9e édition) ↩︎







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