Ce jeudi 19 février, Gouinema1 organisait une séance de projection de courts-métrages queers au Luminor Hôtel de Ville2. Au programme sept films3, dont quatre résonnant entre eux, révèlent quelque chose du cinéma lesbien : la nécessité, l’urgence, à combler un manque de représentations4.
Je fais croire que je suis / Je suis avec elle
FICHES TECHNIQUES
Je fais croire que je suis
Réalisation : Caroline Rodet-Mouton / Production : Line Viardot / Image : Grégoire Delattre / Son : Lounès Taouche / Montage : Clémence Garnier
Avec : Guillemette Crémèse, Oussem Kadri, Caroline Rodet
Année de sortie : 2023
Je suis avec elle
Réalisation : Mélodie Cissou / Image : Lauren Ramecourt, assistée par Dawn Zhong / Ingénierie du son, montage et mixage : Aline Mahanna / Musique : Jeune Gueule Musique, supervisé par Elie Weisselberg / Montage : Augustin Laupretre / Étalonnage : Gaëlle Lechevallier / Sociétés de production : Media Dawn en association avec MBC Production et Les films de Belitres
Avec : Marguerite Dedeyan, Adib Cheikhi, Alicia Popov
Année de sortie : 2024
Ces deux courts-métrages ont en commun d’être des films de coming-in. Là où le coming-out représente souvent une approche hétérosexuelle car spectacularisante des identités queers, les films de Caroline Rodet et Mélodie Cissou interrogent le rapport de l’individu à sa propre identité. L’homosexualité n’est plus un aveu fait aux autres, mais une conscientisation que l’a-normal peut venir de soi. Sans doute parce que les cinéastes se sont inspirées de leurs propres vies, les lesbiennes-en-devenir que sont Lina et Loona sont lycéennes. Sans doute aussi pour refuser les discours justifiant le lesbianisme par une “mauvaise expérience avec la masculinité” qui serait donc éphémère et résolvable, les deux femmes sont en couple avec un jeune homme tendre, compréhensif, respectueux, dont le comportement ne peut à lui seul justifier la rupture. Mais la comparaison s’arrête là.
Le scénario de Je fais croire que je suis a été écrit par Caroline Rodet pendant son année de Terminale, et peu modifié, trois ans après, lorsque la cinéaste l’a réalisé. Cela explique sans doute en partie la crédibilité des dialogues et des situations.
On suit Lina, lycéenne plutôt populaire et dont le profil Tik Tok fourmille de pranks sur le schéma du “Je fais croire que je suis…”. Mais quand Lina leur fait croire qu’elle aime les femmes, ses amies lui rétorquent qu’elles s’en doutaient, que ça se voit. Se sentant d’abord insultée, Lina commence à questionner à la fois son orientation sexuelle et amoureuse, et sa lesbophobie intériorisée. Un dialogue avec l’autre lesbienne de la classe venant lui apporter son soutien, sans rancune malgré l’isolement qu’elle avait subi après son coming-out, joue avec la porosité entre homophobie et homosexualité refoulée. Je fais croire que je suis brille dans son appréhension de sujets complexes et la légèreté avec laquelle ils sont abordés. Outre toutes les problématiques sur la fabrication d’une communauté bienveillante, sur la difficulté autant que la nécessité à adopter des catégories pré-existantes et à s’en extraire, le film aborde le rapport entre la réalité et les réseaux sociaux, entre ce que l’on y montre et ce que l’on est en dehors. Le résultat est parfois trop didactique, surtout pendant les scènes de cours de philosophie sur “la vérité”, mais on retient l’intention louable, et palpable, d’aborder autrement la découverte de son homosexualité, c’est à dire avec beaucoup d’humour plutôt qu’avec douleur.
Je suis avec elle opte pour un récit plus diffracté. Mélodie Cissou affirme avoir déconstruit la narration car le premier montage ne fonctionnait pas. Elle et le monteur Augustin Laupretre substituent à une narration linéaire classique des temporalités poreuses, des scènes dont on ne comprend pas pleinement quand elles adviennent par rapport aux autres scènes. Le film s’ouvre et se clôt ainsi avec la même image de Loona en étoile de mer dans l’eau, se remémorant ses vacances entre amix pour fêter le bac. Elle y découvre Maude, et son attirance pour les femmes ; elle tombe amoureuse mais cela est presque anecdotique. Ici, la lesbophobie n’existe nulle part, il ne reste que le désir, spontané et corporel. Les souvenirs affluent par comparaisons et ricochets, par sensations plutôt que dictés par un sens.
Caroline Rodet et Mélodie Cissou semblent avoir été guidées par un besoin de réparation. Leurs deux films sont exempts de torture et de violence, loin des bury your gays5, hélas souvent plus facilement trouvables et plus populaires dans le paysage cinématographique LGBTQIA+. Je fais croire que je suis et Je suis avec elle inscrivent dans leurs récits des personnages lesbiens entourés et amoureux, à un âge où l’identité est sans doute questionnée et où la représentation compte plus que jamais. Comme pour Les Reines du drame6, ils s’adressent avant tout (par l’âge des protagonistes mais aussi par la légèreté de leur ton et la vivacité de leur rythme) à des jeunes adultes. On sent que ces cinéastes fabriquent des références qui leur ont manqué, et qu’elles adressent à leur tour à des queers en devenir.
Une pièce où tu redeviens entière / Love Cruising
FICHES TECHNIQUES
Une pièce où tu redeviens entière
Réalisation, image, son, montage, mixage, étalonnage, production : Annouk Bazile
Année de sortie : 2024
Love Cruising ou Mon Amérique à Moi c’est Toi
Réalisation, image, son, montage, mixage, étalonnage, production : Juliana Dorso
Année de sortie : 2024
Expérimentaux, autoproduits, intimes, ces courts-métrages se font écho à leur tour. Tous deux interrogent comment, alors qu’elles sont, et surtout ont été, tant invisibilisées, les lesbiennes peuvent accéder à leur histoire, et laisser à leur tour des traces de leur existence.
Une pièce où tu redeviens entière, comme le court métrage de Rodet, laisse ressurgir le passé par instants poreux et partiels. Cette fois, c’est par nécessité, car le film explore les Archives Lesbiennes de Paris : le matériau se réduit à des traces, des bribes d’histoires indépendantes réunies par la cinéaste. C’est un film humble, dont la seule prétention est de redonner un peu de visibilité à ces vies cachées ou qui ont préféré s’exclure. Les photos défilent, les lettres aussi ; les images se superposent en surimpression en même temps qu’une voix lit des lettres datées, dont on ne pourra jamais connaître l’auteur·ice ou le·a destinataire. La dernière partie, la plus longue, se concentre sur une maison de campagne habilitée puis habitée par et pour des lesbiennes fuyant la ville et s’accordant une vie commune, un havre de paix. Le “tu” qui “redeviens entière” n’est jamais assigné à une personne particulière : aux spectateur·ices est laissé le soin d’y voir des lesbiennes dont le passé a été re-découvert et enfin estimé, ou de s’y voir soi-même enfin comblé·e d’une histoire jusqu’alors manquante. Une pièce où tu redeviens entière est une introduction, une première impulsion, une invitation à chercher soi-même son passé et à laisser derrière soi des traces de son présent.
La queerness de Love Cruising réside quant à elle dans sa forme plutôt que dans son sujet. Le film est réalisé dans le cadre du projet « Queer Tuning » mené par la cinéaste7. Des photos à l’argentique de voitures de collection croisées sur la côte ouest États-unienne, sont accompagnées d’une voix lisant une lettre. La narratrice raconte à Alain.e son séjour avec Olga, mais les mots sursautent, les syllabes s’effritent, et aux images magnifiques des voitures propres et lisses s’oppose une parole gênée, volontairement bégayée, artificielle. Comme d’autres films projetés lors de cette soirée, le récit est questionné au moment même où il est produit et reçu. Contre une histoire qui leur a été refusée, les cinéastes queers présenté·es écrivent la leur et laissent une trace qu’elles auraient aimé avoir. Mais cette re-construction ne se fait pas de manière anodine, ne reprend pas les codes des mythes habituelles : elle est tout du long questionnée, laissée partielle, imprécise, impure. Qu’importe, tant qu’elle existe.
Brève conclusion
Comme pour d’autres films à sujet lesbien, longs-métrages mieux produits et médiatisés8, les films présentés lors de cette projection sont regrettablement blancs et a-sociaux. A-sociaux, en ce que les personnages ne sont jamais socialement situés, que leur classe sociale ne semble jamais affecter leur vie : le neutre reste, confortablement, la bourgeoisie blanche. Cette absence de personnages racisés et/ou prolétaires, entre autres, est fâcheuse, car ces films, en réparant et questionnant des représentations trop rares, laissent béants des trous qu’on aurait voulu voir comblés par une génération de cinéastes émergent·es. N’en reste pas moins un travail immense et à enrichir encore d’autres récits queers. Ainsi pourra-t-on peut-être attendre la diversité aujourd’hui vainement cherchée ; d’ici là, on peut déjà se réjouir que l’émergence d’un cinéma lesbien permet à certains films de n’être pas “que” lesbiens, mais aussi parfois très bons.
Alex Dechaune
- Tous les deuxièmes mardis du mois, l’association Gouinéma invite les lesbiennes et les personnes queer intéressées à voir un film dans une salle de cinéma pour en discuter ensuite autour d’un verre. L’association organise aussi ponctuellement des projections, suivies d’une discussion avec le public.
Voir notre précédent article avec eux : Ciné-club avec Gouinema TENTATIVE DE CHORALE CRITIQUE. ↩︎ - Le Luminor est un cinéma indépendant situé à Paris et menacé de fermeture. Pour en savoir plus ou le soutenir : Moyens d’action — Luminor Hôtel de Ville. ↩︎
- Par ordre de projection :
Je fais croire que je suis (Caroline Rodet, 2023)
La dormeuse (Flore Chudeau, 2024)
Sorcières (Lucie Fièvre 2024 ; réalisé pour et avec Albe). Le clip est disponible sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=hnPLgkC-MEM
Je suis avec elle (Mélodie Cissou, 2024)
Une pièce où tu redeviens entière (Annouk Bazile, 2024)
Love Cruising (Juliana Dorso, 2024). Ce film est disponible sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=dJXI0s5PitU
Le jaune du ciel (Rachel Rudloff, 2023). Voir notre article La France sera lesbienne ↩︎ - Le titre de cet article reprend le nom d’un programme de courts métrages similaire proposé par le festival Cineffable en 2024. La Jetée y avait consacré un article : La France sera lesbienne. ↩︎
- “Bury your gays” (“enterrez vos gays”) est une expression désignant la tendance des productions artistiques à cantonner les personnages homosexuel·les à des fins malheureuses voire à la mort. ↩︎
- Voir notre article : Les Reines du drame. ↩︎
- “Le queer tuning, tel que défini par l’artiste, est une façon de fabriquer un espace personnel nomade, intégrant des dimensions affectives, littéraires et artistiques. Il s’agit de questionner la pratique du tuning automobile, liée à la beauté formelle et à une démonstration de puissance, sous un autre angle, celui du soin, du care, du lien social. Le mot « queer » est employé ici pour désigner quelque chose de non conforme, en perpétuelle métamorphose. […] Le queer tuning est l’expression d’une archive vivante qui se modifie, s’altère, se démultiplie, s’ouvre et se referme au gré des rencontres et des projets à venir.”
https://queertuning.bzh/. ↩︎ - Voir notre article : Pourquoi les films lesbiens de cette année m’ont déçue. ↩︎







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