Quand la rigidité du pouvoir laisse place à la grâce de l’incertitude.
FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Paolo Sorrentino / Scénario : Paolo Sorrentino / Production : Annamaria Morelli, Paolo Sorrentino, Massimiliano Orfei, Luisa Borella, David Novelli / Montage : Cristiano Travaglioli / Direction de la photographie : Daria D’Antonio / Direction du son : Emanuele Cecere / Décors : Ludovica Ferrario, Laura Casalini / Costumes : Carlo Poggioli / Production : The Apartment (Fremantle) / Co-production : Numero 10, PiperFilm
Interprétation : Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando CinqueAnnée de sortie : 2025
La Grazia propose de suivre un président italien fictif, De Santis, et ses tourments durant les six derniers mois de son mandat avant la retraite. Sur le plan professionnel, il doit décider de signer la nouvelle loi sur l’euthanasie et trancher sur deux demandes de grâce. Sur le plan personnel, il est hanté par le manque de son ex-femme, l’amour de sa vie, décédée il y a huit ans. Bien qu’elle l’ait trompé quarante ans plus tôt, il tente toujours de découvrir l’identité de l’amant. S’y ajoute une crise existentielle à l’aube de la retraite et du cap des soixante ans.
L’axe le plus profond d’introspection réside dans le cheminement par lequel le président change sa mentalité, en adoptant celle qui est plus « légère ». Juge à la base, il opère d’une manière si rigide et factuelle qu’il est surnommé « Béton Armé » – Cemento Armato dans son dos. Avant de prendre une décision, il cherche toutes les données, pour être 100% sûr de connaître la vérité absolue (espoir d’ailleurs irréaliste, car la vérité est relative ; on peut jamais savoir tous les détails). On y observe ipso facto une tendance de perfectionnisme, de contrôle. Il ne se laisse influencer par personne, ni par les insistances de sa fille, qui est aussi sa juriste. Il prolonge tellement son temps de réflexion qu’il la mène jusqu’au seuil des larmes. On retrouve cette métaphore du juge au cœur mécanique et froid dans le défilé du chien-robot de sécurité, une des pépites absurdo-futuristes que Sorrentino insère dans le film. En fait, il craint de perdre sa fortune la plus précieuse – la connaissance des faits – bien que celle-ci soit également relative à la mémoire de celui qui les garde : « Je n’aime pas oublier. J’aime me souvenir ».
En s’approchant de la retraite, on est confronté à des changements soudains qui marquent le début de la phase finale de la vie. On commence à s’endormir pendant la prière (tout en étant frustré de ne pas rêver, car ça aussi sert comme un outil pour acquérir des nouvelles idées). On s’effraie de la lenteur avec laquelle on sort d’une voiture, on doit suivre un régime, arrêter de fumer… On échange la détention d’autorité et du contrôle avec les enfants. Ses compétences sont plus utiles pour la société, afin qu’on doive l’accepter et chercher sa joie ailleurs.
Pendant ses pauses cigarettes contemplatives (et rebelles), sur le toit du Palais du Quirinal, avec une vue panoramique sur Rome, le président prend de la hauteur par rapport à lui-même, analyse ses souvenirs et contemple la légèreté de la fumée et du ciel. Le Pape est le premier à mentionner ce concept de « la leggerezza » (la légèreté), affirmant que personne ne sait exactement ce qu’elle représente. Paradoxalement, la première personne à en avoir une idée est le professeur détenu. Le président lui refuse la grâce parce qu’il est « brisé à l’intérieur », qui fait de lui le seul personnage négatif du film. C’est une antithèse, vu qu’il possède la clé de recherche du De Santis, donc le pouvoir intellectuel. Après leur entretien, cependant, le président semble l’avoir trouvé, marque que ce pouvoir a été transféré.
De Santis accepte son nouveau contexte et retrouve le goût de vivre. Il se détache du passé et des routines périmées : il apprécie tant la musique rap italienne contemporaine avec ses nouveaux écouteurs qu’il arrive à réciter un couplet. Enfin, il signe la loi sur l’euthanasie. Avec ça, il abandonne le désir de tout contrôler et de tout savoir et laisse place à la confiance envers ses collègues et leurs capacités, envers ses successeurs et ce qui adviendra… envers l’incertitude. Juste après avoir quitté son role de président, il trouve le courage de dire « oui » à des nouveaux commencements: il s’ouvre davantage à la rédactrice de Vogue en parlant de son ex-femme, et finit par accepter l’invitation d’une jeune femme à sortir.
Comme dans d’autres films de Sorrentino, certains plans inspirent une certaine lenteur, on les ressent comme une pause (clope) dans le rythme chaotique de la vie active. Comme une petite escapade en Italie, comme si l’on était sur la plage à regarder la mer s’écouler par une journée de fin d’automne. Souvent, il dépeint De Santis en train de réfléchir avec les fresques baroques superbes de nombreux édifices de Turin en arrière-plan (Castello del Valentino, château de Moncalieri, Palazzo Chiablese, etc.). Au contraire, de temps en temps, le cinéaste nous surprend avec des plans « troublants-absurdes-cocasses » qui brisent le classicisme et créent des contrastes. Par exemple, les plans fixes sur le visage du président où l’on se demande à quoi il pense sur fond d’acid techno violent (comme les morceaux 5 Mins of Acid ou Surf Rider d’Il Est Vilaine).
La Grazia est un film doux, tant visuellement que par les idées et les émotions qu’il transmet. Il invite à la réflexion sur notre manière de prendre des décisions, sur notre rapport au temps qui passe et aux changements qui en découlent, sur la confiance aux gens autour de nous. Chaque tentative de contrôle, chaque peur du changement, de la perte ou de l’erreur enchaîne à quelque chose du monde matériel, quelque chose d’éphémère qui sera enlevé tôt ou tard. En se détachant de ses poids matériels et mentaux, son âme devient légère et on avance doucement dans la vie, « avec grâce ». Au lieu de s’attacher, on va privilégier le fait d’offrir : de la confiance, de la compassion, de l’affection. Comme l’affirme Sorrentino, à la base du film (et de la vie) se trouve une seule émotion : l’amour.
Carina Deaconu







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