Hurlevent

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6–10 minutes

Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

Où pourquoi les femmes se masturbent au cinéma.

FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Emerald Fennell / Scénario : Emerald Fennell, d’après le roman Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë / Musique : Anthony Willis / Chansons originales : Charli XCX / Photographie : Linus Sandgren / Son : Nina Rice / Montage : Victoria Boydell / Costumes : Jacqueline Durran / Décors : Suzie Davies / Coiffure : Sian Miller / Maquillage : Sian Miller / Casting : Kharmel Cochrane  

Production : Emeral Fennell, Josey McNamara, Margot Robbie / Production déléguée : Tom Ackerley, Pete Chiappetta, Sara Desmond, Andrew Lary, Anthony Tittanegro / Sociétés de production : MRC Production, LuckyChap Entertainment, Lie Still, Warner Bros. Pictures / Société de distribution : Warner Bros 

Avec Margot Robbie, Jacob Elordi

Année de sortie : 2026

Hurlevent est un film, non pas sur le fantasme, mais fantasme lui-même. D’emblée, Emerald Fennell propose d’adapter l’œuvre d’Emily Brontë en partant de ses souvenirs de lecture1. La base du scénario est donc moins une histoire que son idée, son appropriation infidèle. Cette idée, c’est celle d’une histoire d’amour et de désir entre Cathy et Heathcliff, c’est-à-dire la transformation d’une relation complexe et toxique (celle du livre) en une fiction n’y correspondant pas, romantique et passionnée (celle du film). Et la forme suit.

Les décors sont pensés par Suzie Davies comme des dessins qui n’étaient pas destinés à être construits : la géométrie des maisons est excessivement abrupte ou soignée (selon que l’on parle de celle des Earnshaw ou des Linton), leur taille est immenses tandis que leurs pièces et leurs murs sont vides, et elles ont l’air tour à tour de maquettes miniatures ou de chassis de studios. Leur apparence est d’autant plus artificielle qu’elle contraste avec la nature environnante, les collines du Yorkshire. Les décors ne se veulent pas crédibles, mais enviables. Et les costumes conçus par Jacqueline Durran, qui a travaillé notamment sur Eyes Wide Shut, Orgueil et Préjugés, Barbie, suivent. Cathy, notamment, est habillée de robes bouffantes, semblables à celles habillant les poupées ou les princesses Disney. Elles sont exubérantes, encombrées de froufrous et de crinolines ; mais les tissus sont de médiocre qualité. Ce ne peut être que volontaire, compte-tenu de la filmographie impressionnante de Durran et du budget de Hurlevent (estimé à 62 millions de livres sterling). Ils empêchent d’inscrire Cathy dans la vie de château qu’elle rêve mais n’atteint jamais vraiment. Tout est artifice, tout déploie une scénographie factice et qui ne demande qu’à vaciller.

Amour interdit

La mise en scène est cohérente avec l’histoire qu’elle sert, puisque l’amour entre Cathy et Heathcliff n’est qu’images lui aussi, ou imaginé, plutôt. Le choix des acteur·ices trahit la volonté publicitaire du film : Margot Robbie et Jacob Elordi sont deux stars appréciées du public et connues pour leur sex-appeal. Les unir a l’air d’un rêve, dont l’éveil trahit la vanité : les deux acteur·ices dégagent chacun·e beaucoup de désir, mais c’est un désir qui reste flottant, qui n’est pas dirigé vers l’autre. Et quoi de plus inefficace qu’une envie sans destinataire, qu’une envie qui n’est que cela ? Leur désir est joué, non pas seulement interprété par les acteur·ices, mais irréel aussi pour les personnages, car sublimé. Cathy et Heathcliff souffrent d’un amour interdit, dans la lignée de celui de Romeo et Juliette, d’ailleurs cité dans le film.

Dans la pièce de Shakespeare et dans de nombreuses productions fictionnelles occidentales, l’amour interdit est un topos2. Le livre de Brontë le déconstruisait en montrant sa réalité, sa cruauté. Les Hauts de Hurlevent pointait la réalité d’un amour interdit en le contextualisant : un amour n’est prohibé qu’à cause de normes sociales, culturelles, contingentes. Il fallait qu’Heathcliff soit racisé pour ne pas pouvoir épouser Cathy. Contextualisé, l’amour interdit ne pouvait plus faire rêver mais dévoilait sa brutalité : celle, d’abord, d’un système social hiérarchisant et cloisonnant, et celle, ensuite, que celleux subissant ce système finissent par adopter. Comme le film Hurlevent veut construire une histoire d’amour interdit fantasmable, le casting a privilégié un acteur blanc, au profit d’un récit édulcoré et dont on est pourtant loin de manquer. Les hétérosexuel·les blanc·hes fantasment un amour interdit car iels n’ont pas à le vivre : refusant la critique du racisme que faisait le livre, le film annihile sa pertinence et range son histoire d’amour parmi des myriades de romcoms ayant déjà détourné et épuisé le refrain, dont certaines avec bien plus de brio.

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L’a-politisme de Hurlevent n’est pas le résultat d’un impensé mais vient d’un effacement de toute trace politique ; il est une dé-politisation. Et cette dernière, si elle concerne déjà évidemment l’aspect racial, impacte aussi l’appréhension du genre féminin dans le traitement d’une histoire “romantique”. D’où mon sous-titre pointant la récurrence croissante de la masturbation féminine dans les comédies romantiques contemporaines. La présence de femmes se masturbant au cinéma est récente, bien plus que celle d’hommes se masturbant. Elle se démocratise notamment avec la scène d’Amy dans Sex Education, car la série l’appréhendait comme une réappropriation de son corps par une femme systématiquement sexualisée par l’autre genre. Mais dans Hurlevent, la masturbation de Cathy n’est pas une satisfaction personnelle empouvoirante : elle est tournée vers Heathcliff, et observée avec envie par lui. Elle n’est pas une fin en soi, mais le substitut provisoire d’une relation sexuelle attendue. La masturbation n’est plus un plaisir mais une promesse. Et des promesses, le film en fourmille : jusqu’au baiser de Heatchcliff et Cathy, le sexe, fantasmé par Cathy, ne peut être que simulé. Ce sont donc des gros plans réguliers sur des matières organiques qui travaillent à créer une atmosphère sulfureuse : jaunes d’œufs écrasés sur un lit, doigts enfoncées dans de la gelée alimentaire, murs dont les couleurs pâles et zébrées reprennent celles de la peau de Cathy… la mise en scène transforme la nourriture en potentiel érotique. Le son travaille en ce sens : le générique d’ouverture défile sur un fond noir et laisse entendre des bruits qu’on croit être ceux de planches de lit geignant sous un coït essoufflé ; le montage coupe brutalement sur une pendaison, attribuant le son aux grincements de la corde sur le coup du pendu. L’incipit lie, dans une tradition chrétienne et pécheresse, le sulfureux au morbide, la tentation à la perversion. L’érotisme est dépravé, il annonce des rapports sadomasochistes… qui ne viendront jamais.

Hurlevent est loin des récents Pillion (Harry Lighton, 2025) ou The Feeling That The Time For Doing Something Has Passed (Joanna Arnow, 2024), qui modernisaient le fantasme sadomasochiste en explorant son pendant contemporain : le BDSM, codifié et négocié3, car pensé pour être pratiqué. Au contraire, les rapports entre Cathy et Heathcliff sont longtemps attendus, espérés, imaginés, avant d’advenir. Le film suit principalement le point de vue de Cathy, dont l’éveil sexuel survient quand elle surprend ses deux domestiques faisant l’amour, donc en se projetant dans un rapport auquel elle n’était pas conviée. En proposant cet érotisme idéalisé, Hurlevent ne peut que le décevoir en le réalisant. L’assouvissement du désir sexuel entre Cathy et Heathcliff crée un contraste clair entre ce que le film promettait de torride et l’absence d’alchimie entre les personnages ainsi que la fadeur de leurs rapports, dont l’acmé se résume à un bref “chienne” lancé par Heathcliff. Le problème, c’est que les scènes de sexe, sages voire insipides, ne sont pas montrées comme telles, mais au contraire filmées comme si elles continuaient les images érogènes qui les ont précédées. Elles se font aussi peu par deux que la masturbation de Cathy n’était autonome : tout semble se passer dans l’imaginaire de Cathy, et donc ne pas pouvoir atteindre ni sa réalité, ni Heathcliff, ni le public du film. Le problème n’est pas que le film suive absolument ce point de vue de Cathy et ses fantasmes, mais qu’il feigne ne pas avoir de point de vue : le regard Cathy n’est pas que celui de la diégèse mais aussi celui de la forme du film, et donc de celle qui la dicte : Fennell elle-même. Cela empêche non seulement toute distance avec lui, mais aussi tout désaccord.

Un film camp ?

Hurlevent ne travaille pas le fantasme, il se noie dedans. Le film n’opère aucune distance ironique ou réflexive quant à l’idéalisation et à la déception nécessaire qu’implique la concrétisation du rêvé. Alors que Susan Sontag livrait une définition du camp a-politique et sérieuse, des chercheur·euses tels que Andrew Britton ou Caryl Flinn ont démontré au contraire que le camp était subversif car excentrique et dans l’auto-dérision. Or, Hurlevent est une œuvre qui croit entièrement en ce qu’elle raconte. La seule occurrence ironique était dans la scène d’ouverture, mais le travail sonore s’efface vite pour laisser place à la bande sonore de Charli XCX. Les musiques et chansons forcent l’interprétation de l’histoire par le public, la guidant vers une passion torturée et empêchant de la recevoir avec ironie ou distance. Hurlevent n’est pas une œuvre érotique, suscitant le désir, mais une idée trop précise de ce que l’érotisme doit être, n’autorisant jamais les spectateur·ices à y intégrer leurs propres images, et le détruisant donc instantanément. En réalisant le fantasme d’une seule personne – la cinéaste elle-même – le film en prive tous les autres.

Alex Dechaune

Pour aller plus loin :

Je renvoie entre autres aux vidéos ci-contre, qui introduisent d’intéressantes pistes de réflexion :

L’érotique hétérosexuelle
Le whitewashing
Une critique positive de Hurlevent

  1. “La première chose que j’ai faite quand je me suis lancée dans cette adaptation, avant même de relire le livre, ça a été de coucher par écrit tout ce dont je me souvenais. Puis j’ai relu le roman et je me suis rendu compte que j’avais inventé, presque déliré, certains passages du livre ! Depuis, je l’ai bien sûr relu plusieurs fois, très minutieusement, mais si je me livrais au même exercice aujourd’hui, je continuerais sans doute d’inventer des passages qui n’y sont pas ! Parce que ce livre a une sorte de qualité magique, métamorphe.” dans Entretien 1 et “L’adapter, c’était surtout reconnaître assez tôt dans le processus qu’il était impossible de faire une adaptation stricte de ce livre.” dans Entretien 2.
    ↩︎
  2. « Motif, thème, situation qui sont utilisés, sous des formes plus ou moins variées, dans de nombreux discours, de nombreux textes. » (topos | Dictionnaire de l’Académie française | 9e édition). ↩︎
  3. Voir Sado-masochisme et BDSM : décryptage des nuances. ↩︎

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