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Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

Hypothèses sur le grand gagnant des Oscars

N’y a-t-il pas période plus démente (dans le sens sensationnel et clinique) que la saison des récompenses ?

Qu’on déteste ou qu’on adore, la parenthèse Golden Globes / Oscars, où une dizaine de films se battent pour remporter son petit nombre de nominations et de statuettes, reste un événement culturel majeur dans le monde cinéphile. L’obsession voyeuriste du médium se déporte sur la course aux louanges, où tous·tes les nommé·es jouent un nouveau rôle sur le théâtre médiatique. Interviews seul·e, à deux, à cinq, entre cinéastes, interprètes ou présentateur·ices, les vidéos affluent sur les réseaux sociaux. Chaque année, les films et les acteur·ices sont choisi·es et sont mis·es en compétition, élu·es parmi des centaines par la sainte providence Hollywood. S’ajoute alors le facteur numérique, les nominations amènent le public au choix de leur cheval. Twitter voit se former des cliques supportant les films nommés comme on supporte des popstars. Un avis quelconque devient une mise en pâture à ces communautés : je vous aurai mis au défi de critiquer Conclave l’année dernière face à la horde de fans qui le défendait. 

Bien que ces événements amènent leurs lots de questions, notamment sur la qualité des films sélectionnés, la place de l’art dans la compétition et la considération des autres films laissés sur le carreau, l’expérience reste ludique. Ce serait mentir que de dire qu’on n’a pas ressenti la même fièvre qu’un·e enfant sous sucre quand son favori·e a gagné face à une compétition féroce. Alors je vous propose de vous prêter au jeu et de supposer l’impact qu’aurait la victoire de chaque film nommé au prix suprême : L’Oscar du Meilleur Film. Ici, je maximise l’impact culturel et politique du gagnant, sachant que le couronnement se révèle souvent dérisoire et que, sauf cas contraire fortuit, la cérémonie ne sauve aucune vie. Quel message la victoire d’un film pourrait-elle envoyer au monde cinéphile ?

HYPOTHÈSE 1 : La Victoire de Train Dreams de Clint Bentley

Chaque saison des récompenses présente un schéma de représentations assez similaire. Les films sélectionnés se posent en archétype, qu’on retrouve d’années en années dans la liste des nommés. Ici, la place du film indépendant intimiste et sensoriel est incarné par Trains Dreams, à l’image de Nickel Boys de RaMell Ross l’année dernière par exemple. 

Coquille d’images clichés à la gloire de l’homme américain rural taciturne, le film est poussiéreux là où il se croit transcendant. L’œuvre de Clint Bentley est une soupe Sundance périmée qui singe la profondeur pour mieux dompter sa vacuité formelle et narrative.

Sa victoire serait avant tout une victoire pour son cinéaste, tant son film n’a l’air d’être fait que pour le séduire lui-même et ses mains crasses de terres artificielles.

HYPOTHÈSE 2 : La Victoire de F1 de Joseph Kosinski

La nomination de F1 est une surprise. Là où on attendait peut-être Un simple Accident, à la portée politique assez forte, le film vient prendre la place du grand divertissement  nommé. Comme pour Top Gun : Maverick du même réalisateur, Avatar ou Mad Max : Fury Road auparavant, les votant·es de l’académie s’assurent toujours de respecter le quota du film qui a été vu par ton collègue millenial qui pue un peu de la bouche. Sans leur retirer leurs qualités (Fury Road était bien mon favori en 2016), ces œuvres témoignent de la qualité spectaculaire du cinéma américain. 

F1, cependant, est un film aussi intéressant que ceux, souvent sportifs ou militaires, qui mettent l’honneur masculin au centre de leur récit. C’est un Dubaï de film : imposant, clinquant mais faux, construit sur un désert aveugle de disparité sociale, ode aux billets de 1000 et à la fadeur culturelle. Les images sont au service de l’IMAX1 et servent une histoire convenue. Hommage à la technologie mécanique des voitures de Formule 1 et au renouement médiatique de ces dernières années pour le sport automobile, F1 vaut cinématographiquement l’attraction Ferrari d’Europa Park : un peu d’adrénaline et beaucoup de temps d’attente. 

Sa victoire, bien que peu probable, serait une nouvelle victoire pour la machine Apple, après le couronnement de CODA en 2021. Elle symboliserait la victoire du divertissement américain comme créateur de spectacles dépolitisés, s’imposant face à toutes les productions créant ne serait-ce qu’un brin de discours.

HYPOTHÈSE 3 : La Victoire de Hamnet de Chloé Zhao

Il est des films qui bénéficient d’une grande fanbase durant la période d’avant-Oscars. Comme Conclave l’année dernière, Hamnet semble être choisi comme étant le film qui rassemble. On voit ses scènes et ses images reprises en nombre sur les réseaux sociaux, noyant l’œuvre de louanges à sa force émotionnelle. 

Adapté du livre éponyme de Maggie O’Farrell, Hamnet dépeint de manière libre la rencontre entre Agnès et William Shakespeare, l’évolution de leur amour, la naissance de leurs enfants et la catastrophe apportée par la peste bubonique. Chloé Zhao, réalisatrice proche de l’humain et de son environnement, aborde le sujet avec sa touche naturaliste et spirituelle. Ainsi, Agnès évolue dans le champêtre de la campagne anglaise, laissant aller ses pensées au gré du vent. Le film prend son temps pour nous raconter une histoire simple : comment la mort du fils d’Agnès et William Shakespeare aurait été moteur de l’élaboration de la pièce Hamlet.

Là réside le problème majeur du film. L’histoire cloisonne Agnès dans une vie et une histoire qui la décentre de sa propre existence. Les tenants et aboutissants de ses péripéties ne servent que le mythe de William Shakespeare et la sacralisation de ses œuvres. Agnès est construite par ses fonctions de femme et de mère, qui objectifient son rôle pourtant principal. A la place d’une caractérisation plus fine de son personnage, on nous sert le propos quelque peu éculé de l’art comme catharsis, étranglé par les grosses ficelles de la narration et de la mise en scène. Hamnet fait surtout un spectacle du malheur, où le principe est de faire littéralement pleurer dans les chaumières avec des violons aux cordes rouillées. Chloé Zhao joue la chauffeuse de salle qui indique à son public quand être ému, et qui le perd dans un excès de pathos final presque de mauvais goût.

Son sacrement est à considérer, tant le film et les interprètes sont plébiscités. Cependant, si Hamnet remporte la statuette, sa victoire symboliserait, comme F1, la victoire d’un cinéma tiède qui se décale de plus en plus de sa possible pertinence politique. 

HYPOTHÈSE 4 : La Victoire de Frankenstein de Guillermo Del Toro

Après l’accueil chaleureux de La Forme de l’eau et de Pinocchio par l’Académie, la nomination de Frankenstein se lit comme une nomination logique pour Guillermo Del Toro. Cependant, au vu de la froideur du public face à son film, cette nomination s’interprète plutôt comme une nomination par défaut.

Frankenstein adapte le livre de Marie Shelley avec le gothique grandiloquent du réalisateur. Il reprend le mythe du monstre et de sa création, développant généreusement chaque personnage, de la créature à Victor Frankenstein. Seulement, le film témoigne surtout d’un retard ou d’un anachronisme de fond total. Le récit décide dix minutes avant la fin de nous apprendre que le vrai monstre est Victor Frankenstein, au bout de 2 heures et 20 minutes de film (!!!!). Le·a spectateur·ice assiste à cette épiphanie du film sur sa nature, ou en tout cas sur son issue, affamé·e d’un bout de gras en plus. Le spectacle de Guillermo Del Toro est avant tout un enfonçage de porte ouverte qui n’a malheureusement pas assez de maquillage pour se cacher derrière son esthétique. La construction du personnage du monstre et quelques séquences comme l’ouverture prouvent pourtant la compétence de Guillermo Del Toro à nous raconter des histoires. Mais, le film se noie dans son éloquence, trop bavard pour captiver, trop pompeux pour fasciner.

Sa victoire serait une consécration pour Netflix, essoufflé à force de courir après l’Oscar du Meilleur Film. Mais, elle est cependant assez peu plausible, en imaginant que les votant·es préfèreront sacrer la direction artistique, voir même Jacob Elordi, interprète du monstre, plutôt que l’ensemble de l’œuvre. Cette récompense symboliserait le succès des plateformes de streaming, broyeuses de l’âme des films, homogénéisant les histoires au point de pouvoir faire passer Guerre et Paix pour un épisode de Riverdale.

HYPOTHÈSE 5 : La Victoire de Bugonia de Yorgos Lanthimos

Tout comme Guillermo Del Toro, Yorgos Lanthimos commence à devenir un habitué des cérémonies de remises de prix. Son ironie (certain·es diront cynisme) séduit de plus en plus Hollywood, apparemment friand de critique de l’espèce humaine. Or, ses histoires, construites comme des fables morales, ont souvent tendance à brasser de l’air. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, Lanthimos fait du cinéma de petit malin qui pensent avoir sondé le monde en trois minutes sans en proposer d’alternative.

Pour Bugonia, il resserre son récit sur l’intime, en comparaison à ses autres œuvres. Sa mise en scène à grandes pompes est enfermée dans une maison américaine, théâtre de sa comédie. Ici, c’est l’histoire d’une famille, de deux frères dont la mère est mourante. Mais c’est une aussi une certaine histoire de la société, puisqu’ils kidnappent une cheffe d’entreprise soi-disant responsable de leur malheur et accessoirement extraterrestre vouée à détruire le monde. 

Si l’intrigue prête à sourire, Lanthimos sort son humour signature pour injecter une noirceur presque obscène au récit. Il tente de saisir l’absurdité de notre société actuelle, comme aurait pu le faire Ari Aster avec Eddington l’année dernière, en mettant en scène des personnages plus faibles d’esprit les uns que les autres. Si certains croient dur comme fer aux aliens, tous sont tournés au ridicule par la dramaturgie, sans accorder de généalogie à leur défaillance paradigmatique. Peut-être est-ce ce qui sert le plus au film ? Voir des petits rois sans cervelles jouer à qui est le meilleur peut avoir un ressort comique intéressant. Mais le traitement en longueur et en lourdeur de la chose transforme la comédie en pornographie de l’idiotie. Et celle-ci, dépouillée de tout contexte culturel ou politique (à l’inverse d’Eddington), plonge le film dans un tunnel de mauvais goût qui s’éclaire à la fin par une conclusion attendue. L’épilogue, d’ailleurs, d’un pessimisme infini, fait peut-être adhérer son propos fataliste au·à la spectateur·ice tant le film veut faire perdre foi en l’humanité. 

La potentielle victoire de Bugonia à l’Oscar du meilleur film symboliserait la victoire du hublot qu’est Hollywood. Dirigé vers le bas, omniscient, il peut penser y voir une carte des interactions à décortiquer, alors que la plupart du temps, il ne voit que son simple reflet dans le double vitrage.

HYPOTHÈSE 6 : La Victoire de Sentimental Value de Joachim Trier

Il y a toujours un film étranger qui tape dans l’œil des Américain·es pendant les cérémonies. Comme une tradition depuis la victoire de Parasite, chaque année un film est élu pour représenter le reste du monde (le reste du monde étant souvent en Europe ou en Asie de L’Est). Bien que deux films non-états-uniens soient nommés, Valeur Sentimentale emporte, par son nombre de nominations et ses dialogues majoritairement anglophones, le titre du film étranger chouchou de l’académie. 

Drame familial mêlant relation filiale et thérapie par la création artistique, le film de Joachim Trier coche toutes les cases de l’archétype du film d’Europe du Nord. Le récit est écrit comme une cour de récréation pour sentiments et larmes. Et les interprètes s’en donnent à cœur joie, si bien qu’ils sont tous nommés pour un prix d’interprétation. 

Même avec la couche d’enduit constitué par Joachim Trier, la peinture gondole. Les filets de larmes se révèlent bourrins et les allégories mal tricotées. On a surtout l’impression d’assister à un drame intimiste fan-made singeant Bergman, sans l’humilité que ce dernier imposait.  Pourtant, ce film, et le cinéma de Joachim Trier en général, trouve bien son public auprès des fans des Oscars. Sa popularité s’explique par sa facilité, il n’y a aucun challenge de fond ou de forme et se range dans un consensus créatif finalement assez pauvre. L’accessibilité du cinéma de Joachim Trier démontre également la force de la néo-cinéphilie, née avec l’explosion de Letterboxd. Outil de découverte géniale, cette application a cependant créé une génération qui s’intéresse aux nombres pour parler d’art. Les frontières entre les pays sont moins distinctes mais les notes importent, et le cinéma se consomme comme un jeu vidéo où les achievements seraient les films les plus obscurs du catalogue. Aussi pratique et ludique soit-il, Letterboxd est finalement un outil communautaire qui joue sa part dans la réception critique des films. Celle-ci peut se retrouver uniformisée, faisant de l’avis individuel un rouage quelconque formant le léviathan qu’est la réception critique du film. 

La victoire de Valeur Sentimentale serait donc un symbole pour la cinéphilie numérisée, qui pèterait sûrement un câble devant Scènes de la vie conjugale, mais qui s’ouvre quand même une porte pour le découvrir. Malgré tout, la lyophilisation des sentiments faite par Joachim Trier n’appelle qu’à la réhydratation par un cinéma plus sincère.

HYPOTHÈSE 7 : La Victoire de Sinners de Ryan Coogler

Depuis quelque temps, l’Académie semble ouvrir la porte encore plus grande au cinéma de genre. Le film d’horreur est d’ordinaire boudé par Hollywood alors qu’il constitue une part importante de son imaginaire. On déplore généralement les oubliés (Toni Collette dans Hérédité, Smile 2, Us), bien que le genre ne soit pas totalement mis à l’écart par l’académie. On peut citer les anciens nommés Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?, L’exorciste ou Get Out pour démontrer l’aversion dérisoire de l’académie envers le genre. Cette année, l’horreur a totalement séduit les Oscars : Amy Madigan, la culte Tante Gladys de Weapons, est une grande favorite de l’oscar de l’actrice dans un second rôle, et Sinners s’en sort avec 16 nominations, nombre record.

Film de vampire d’époque détournant ses codes, le film de Ryan Coogler est une métaphore filée sur la culture noire américaine. Ainsi, il crée un film hybride : un film pertinent par son fond et un film qui se prend les pieds dans le tapis de sa forme. Le premier est louable. Utiliser la figure du vampire pour symboliser le glissement et l’appropriation culturelle marche parce que c’est simple. Convoquer les esprits passés et futurs des artistes noir·es par la musique marche parce que c’est audacieux. 

Cependant, l’inspiration du concept n’est pas suivi par sa mise en scène. On sent l’affiliation de son réalisateur à un cinéma d’exécutant. Le film a l’ampleur des autres films du cinéaste (Creed, Black Panther) alors que le geste appelle plus aux films de série B, qui trouvent leur pertinence dans leur économie de moyen. Le résultat donne un film malin, qui ne semble jamais s’arrêter et nous remet le nez dans son concept plutôt que de le développer. 

Sa victoire à l’Oscar du Meilleur film serait cependant celle qui aurait le plus d’impact. Au-delà d’une victoire pour le cinéma de genre, ce serait une rectification, une rédemption de l’académie quant à ses choix de vainqueurs précédents. Après des gagnants comme Green Book ou Miss Daisy et son chauffeur, le sacrement de Sinners recentrerait la représentation africaine-américaine sur sa communauté. On récompenserait un cinéma issu d’une culture qui parle d’elle-même, loin des regards dominants habituels. Ce serait alors, d’une certaine manière, un Oscar du public, gagnant grâce à une popularité qu’explique la proximité des créateur·ices et des spectateur·ices aux thèmes abordés. 

HYPOTHÈSE 8 : La Victoire de Marty Supreme de Josh Safdie

Si vous ne saviez pas que Marty Supreme existe, vous n’êtes surement pas sur les réseaux sociaux, vous ne regardez surement pas la télé, vous ne vous baladez surement pas dans la rue. S’il y a un film dans la sélection qui a eu une grande presse (bonne ou mauvaise), c’est le film de Josh Safdie. 

Le film n’est pourtant pas un film commercial ordinaire. On y suit un pongiste qui tente de participer à une compétition par tous les moyens. Mais, le marketing du film est parvenu à tant d’excès qu’il est devenu plus important que le film lui-même. Vestes Marty Supreme, Timothée Chalamet sur la sphère de Las Vegas… : la publicité du film a rêvé tellement grand qu’elle en est devenue étourdissante et inévitablement assommante. 

La suprématie qu’invoquent les autours du film dénote quant à ce que ce dernier raconte. Marty rêve grand, mais il tombe surtout de haut par son machiavélisme venimeux. Josh Safdie raconte surtout la chute d’un homme qui se proclame gloire des Etats-Unis. Il reprend son style de réalisation, déjà expérimenté et approuvé par le public et la critique avec Good Time et Uncut Gems. La formule marche encore, mais elle se voit surtout adoptée par d’autres cinéastes comme Sean Baker et Paul Thomas Anderson, eux aussi remarqués par l’académie. La nomination de Marty Supreme est alors sûrement un aboutissement majeur (peut-être aussi un essoufflement) pour le cinéma de Josh Safdie, pionnier de ce cinéma frénétique.

En plus, de sa publicité et de sa mise en scène, Marty Supreme se démarque par sa distribution de rôle. Les protagonistes correspondent à des archétypes autant que les interprètes dans la vie réelle. Ainsi, Timothée Chalamet joue à la scène un jeune homme débordant d’arrogance comme il pourrait l’être à la ville. Odessa A’Zion, nepo-baby star montante, a trouvé un rôle solide pour le début de sa carrière. Gwyneth Paltrow retrouve un personnage à la hauteur de son talent, pleine de nostalgie et de douceur amère. Kevin O’Leary, homme d’affaires très à droite, joue une copie presque conforme de lui-même. Et enfin, Abel Ferrara, cinéaste, et Tyler The Creator, chanteur, trouvent des rôles secondaires aussi percutants que leurs carrières artistiques. Le film mêle alors les interprètes stars du moment avec des stars d’autres domaines et d’autres trop peu représentées au grand écran, en les singeant autant qu’il les y invite.

La victoire de Marty Supreme serait un témoignage du zeitgeist, où le cinéma d’auteur est matière à goodies, à ragots et à discussions qui orbitent autour d’un objet cinématographique plutôt qu’une matière à réflexion sur son fond.

HYPOTHÈSE 9 : La Victoire de Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson

Paul Thomas Anderson est un autre vétéran, habitué des cérémonies, aussi bien que de leurs bancs de touche. Si son travail est évidemment remarqué par ses pairs, ses films sont souvent résumés à ses interprétations ou sa direction artistique.

Il y a pourtant une étonnante facilité dans sa mise en scène, très influencée par les films hollywoodiens des années 1970. Son cinéma, résolument moderne, semble toujours sortir d’un écrin du passé. En même temps, ses derniers films étaient des films d’époque, dont les sujets collaient à l’humour et la nostalgie piquante de son cinéaste. Sa filmographie restait cependant enfermée dans une catégorie « film de puristes » qui, bien qu’elle soit grand public, pouvait repousser les néophytes2. Avec Une Bataille après l’Autre, Paul Thomas Anderson ne perd pas la main et accède à un public plus large, faisant de Une bataille après l’autre son film le plus populaire.

Cette œuvre à l’univers dystopique s’insère dans le paysage culturel américain avec une aisance déconcertante. En effet, le film traite d’un front révolutionnaire, dont les adversaires principaux font forcément écho aux agents de l’Amérique fasciste et impérialiste de Trump. L’ouverture du film pose le décor politique du récit : nous sommes dans un état militaire gouverné par des guignols qui pourtant possèdent les armes. Il faut se préparer pour les combattre. L’organisation de la lutte est pleine d’embûches, reflétant la complexité (et finalement la simplicité) de composer une défense armée dans un monde où chaque groupuscule défend ses propres valeurs et intérêts. D’un contexte géopolitique tendu, Paul Thomas Anderson resserre son histoire sur l’intime, traitant finalement de filiation et d’héritage familial. 

Le film subjugue, il emporte le·a spectateur·ice comme le feu révolutionnaire qui pousse les protagonistes du film. Paul Thomas Anderson signe un film qui a du chien, aussi fougueux en action qu’en humour, et impressionnant de sa mise en scène.

Sa victoire, très probable, serait une victoire critique d’Hollywood. La machine cinématographique américaine sait finalement bien faire du cinéma d’auteur ample et personnel. Elle s’est approprié ce récit révolutionnaire et l’a rangé dans les cases de l’industrie. Bien que le film amoindrit sa portée politique au fil de ses péripéties, le geste artistique reste impressionnant. Paul Thomas Anderson et la presse critique qui l’adule méritent peut-être bien enfin une grande part du gâteau.

HYPOTHÈSE 10 : La Victoire de L’Agent Secret de Kleber Mendonça Filho

Il y a des films dont on sent l’impact dès leur sortie. Les Dents de la mer de Steven Spielberg est de ces objets cinématographiques qui sont plus des phénomènes culturels qu’un simple film. Il témoigne d’une époque, et s’intègre dans la vie commune à toutes les échelles (mondiales, nationales ou régionales). Kleber Mendonça Filho l’a bien cerné, et avec, il a cerné le pouvoir des images et de leurs imaginaires. Son film L’Agent Secret est un si gros bout qu’on ne sait pas par où l’entamer.

Festival de faux-semblants, chacun des protagonistes joue un rôle qu’il n’est pas, si bien que le film lui-même est un leurre. S’il s’appelle L’Agent Secret, il n’y a pourtant pas d’espionnage, de missions ou encore moins d’agents secrets. Le film se veut surtout comme une dissection de ce qu’on considère comme les images du passé. Mis en scène comme un thriller politique des années 70, il est avant tout l’histoire d’un homme piégé par un système anonymisant où l’individu est traqué par les plus grands, prêts à faire disparaître les disruptifs dans les méandres de l’Histoire. 

Kleber Mendonça Filho propose une réflexion sur la figure du héros. Sous la dictature brésilienne, il n’en existait pas. Le commun des mortels constituait la masse. Mais, de légende en légende urbaine, on se crée des personnages pour se raconter des histoires et enjoliver le quotidien. Des aventures de la jambe poilue dans le journal aux requins des Dents de la mer au cinéma, les Récifiens3 de l’Agent Secret se créent des nouveaux héros. De cette manière, Kleber Mendonça Filho s’en crée aussi, il leur redonne leur part de gloire dans le système engloutissant qui les consume. En reste alors une œuvre dense, riche en péripéties absurdes, qui, grâce à sa mise en scène inspirée et à la respiration que le film donne à ses protagonistes, fait vivre son mythe.

La victoire de L’Agent Secret à l’Oscar du Meilleur Film fait rêver, tant l’œuvre est généreuse. Elle symboliserait la victoire d’un cinéma engagé qui réfléchit à la manière dont il regarde l’Histoire et les archives pour mieux avancer dans son temps. Un cinéma qui n’a pas peur de s’amuser avec ses thèmes et leurs mises en forme pour mieux accéder à une force politique indéniable.

Andéol Ribaute
Oscar du Meilleur Screugneugneu derrière son ordinateur

  1. L’IMAX est un format privilégié pour la projection de films à grand spectacle. Il est 10 fois plus grand qu’une pellicule de 35 mm. ↩︎
  2. Un-e néophyte est un-e récent-e converti-e, quelqu’un qui découvre un objet pour la première fois. ↩︎
  3. Habitants de Récife, ville brésilienne où se déroule L’Agent Secret. ↩︎

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