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FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Park Chan-Wook / Scénario : Park Chan- Wook, Kyoung-Mi Lee, Jahye Lee, Don McKellar / Production : Park Chan-Wook / Direction de la photographie : Woo-hyung Kim / Décoration : Riu Seong-Hie / Ingénieurie Son : Kim Eunjung / Mixage : Ahn Bock-Nam / Société de Distribution : ARP Selection / Société de production : Moho Films, CJ Entertainment

Distribution : Lee Byung-Hun, Ye-jin Son

D’après le roman Le Couperet de Donald E. Westlake

Est-il possible de représenter fidèlement le fonctionnement du capitalisme sans se perdre dans les mailles de ses filets ? C’est une interrogation à laquelle, dès le titre même, Park Chan-Wook semble répondre à la négative. Il y fait référence au There Is No Alternative1 de Margaret Thatcher, condamnant le film à n’être qu’une illustration de la mentalité patronale répandue dans les discours politiques institutionnels : le capitalisme est une fatalité, le marché est une force à part entière qui nous dépasse et à laquelle nous devons nous adapter. Ce prisme d’analyse, quoique peu flatteur pour le système, est assez pratique pour justifier l’inaction devant un nombre incalculable de politiques anti-sociales : pas d’autre choix que de fermer les usines, pas d’autre choix que de délocaliser, pas d’autre choix que de licencier sans indemnités, pas d’autres choix que d’exploiter des populations défavorisées. C’est la concurrence, c’est la croissance, c’est le marché, c’est la dette, toutes ces forces naturelles qui dictent nos choix et le fonctionnement du monde. Depuis le titre et ce jusqu’au générique de fin, cette mentalité est certes pointée du doigt, moquée et huée, mais cela sans jamais vraiment être dépassée. On se contente de montrer ses conséquences, son absurdité, ses côtés déshumanisants… Pas la possibilité de son renversement.

Aucun autre choix donc que d’aborder la critique du capitalisme tardif à laquelle s’essaye Park Chan-Wook. Atteint-il les sommets d’une analyse politiquement cohérente ou du moins enrichissante ? Ou se ramasse-t-il plutôt de tout son long, roulant sur le sol, s’humiliant de ses propres grognements porcins ? L’expérience du visionnage fut incroyable (et je la recommande), mais celle de l’analyse se fait plus coriace. On patauge un peu. 

Loin de moi l’idée de me plaindre : c’est agréable d’en rire un peu, de la merde dans laquelle on vit. Mais c’est un rire jaune et luisant, lubrifié par l’habitude, motivé par un cynisme stratégique et glaçant, dont l’odeur de sadisme et de masochisme emplit la salle et nos crânes de son odeur de sang. Certes c’est un de ces moments d’illusion lucide que permet le cinéma parmi d’autres arts, une lucidité qui nous fait regarder avec amusement la fange2 dans laquelle nous nous roulons. Mais rien dans cette illusion ne nous fait seulement apercevoir une porte de sortie. En dehors de la salle comme en dedans, nous sommes toustes (ou presque) les cochons enterrés vivants par le père de Man-Su, étouffés par la terre même que nous rendons fertile. 

Dès les premières minutes du récit, sortant leur groin du cercueil, les spectateur·ices se relèvent, abasourdi·es d’abord, ébloui·es par la lumière d’un rêve agressif qu’ils et elles reconnaîssent comme celui qu’on leur vend chaque jour : une success story tapageuse, celle d’un homme, bien sûr, honnête propriétaire de deux enfants et deux chiens, et dont l’épouse sait mesurer la chance et l’honneur qu’elle a d’être sa femme (au foyer). Dès cette première séquence il est évident pour les porcin·es désabusé·es que nous sommes que ce rêve va être déconstruit. Quand il est ainsi placé au début du récit, belle truffe bien lisse et appétissante, on n’attend qu’une chose, qu’on nous demande de payer pour y goûter. A défaut de nous offrir une consommation factice de ce mets fantastique, comme on pourrait le faire dans d’autres films par ailleurs, on en épluche une à une les peaux caoutchouteuses jusqu’à ce qu’elles se confondent en un seul tendon. Avec un sadisme assumé, on regarde cet homme perdre tout : emploi, maison, chiens, enfants, femme, et sobriété. Le tissu soyeux devient un muscle écorché à vif, chatouillant nerveusement le rire de celleux qui l’observent avec appétit. Et une fois qu’on a montré le mets comme ce qu’il était – immangeable, trop cher, inaccessible – alors on le recompose. Cette recette mélangeant savamment body horror3 et burlesque4 nous rend au final la même décevante moisissure recomposée qu’elle nous avait servi à l’origine. On tourne en rond.

Mais ça ne mène nulle part que de se moquer de la fange dans laquelle on se vautre : mieux vaut voir comment celle-ci peut devenir glaise5. Et pour effectuer cette transformation, il faut d’abord comprendre quelle terre on manipule. Il est vrai que celle-ci, épurée de son vernis spectaculaire, ne propose pour nos yeux las qu’une couleur bien morne. Les protagonistes (masculins, nous y reviendront) sont isolés dans leurs maisons pavillonnaires, toujours plus à l’écart de la ville, aliénés physiquement et mentalement de leur entourage par un travail désincarné. Ce travail, ils en connaissent d’autant plus la valeur que celle-ci traduit la leur : rouages remplaçables de la production, ils y sont complètement intégrés. Le terme d’Ouvrier Spécialisé est pris au sens premier du terme chez ces esprits entièrement acquis à la chaîne de production de la papeterie dont ils sont l’un des premiers maillons. Pour autant, ces protagonistes ne semblent pas être les pions naïfs de ce système. C’est du moins ce que nous dit la réticence de Man-Su à jouer son rôle dans le système pyramidal de la concurrence. Sa conscience des forces qui tireront leur profit de sa ruine si lui-même ne se met pas à parier sur la ruine des autres l’effraie et ainsi le motive. L’angoisse est le moteur premier de ses agissements. Enfin, les différentes interactions qu’il a avec ses victimes et camarades révèlent non seulement le pied d’égalité sur lequel ils se trouvent mais aussi la possibilité d’un dialogue entre eux. Ce qui est d’autant plus frustrant qu’il n’y a jamais de dialogue entre eux. Il semble que son activité de tueur en série ne suffise pas à le déshumaniser, ni à le rendre inconscient de sa classe. Tout semble arriver malgré notre personnage principal : le premier meurtre n’est même pas réalisé de sa main, le second sous le coup de la pression, et le troisième à l’aide de son alcoolémie. Il est l’instigateur, mais jamais pleinement l’acteur conscient et volontaire de ses actions. Même dans cette quête rocambolesque et absurde, il est l’exécutant conscient, mais passif, de la logique capitaliste. 

Revenons sur le rôle des femmes, qui ne sont dans le film jamais caractérisées autrement que par ce statut. Il semblerait en effet qu’il n’existe pas de femmes sur le marché du travail : notre personnage principal n’entre en concurrence qu’avec d’autres hommes, de son âge, dans une situation quasi-identique. Il est vrai que la réalité du travail coréen est très genrée : quand elles n’arrêtent pas leurs vie professionnelle au profit de leur rôle de mère et d’épouse, les femmes se retrouvent bien souvent employées à mi-temps, ou dans des métiers de l’éducation et du soin, restant encore peu présente dans le monde de l’industrie ainsi que dans des postes de cadres supérieurs. La situation du personnage est donc symptomatique voire symbolique de la situation de l’ouvrier moyen en Corée. Cette dimension symbolique est renforcée par l’effet de chaîne que crée le réalisateur : tout comme les maris, elles semblent toutes interchangeables. Elles ont un comportement similaire, font les mêmes reproches à leur mari, ont chacune abandonné leur carrière pour lui, usent de la menace ou de la tromperie pour pallier ses absences… Mais leur rôle dans l’appareil de production est complètement passé sous silence, au point que c’est bien souvent l’homme qui est mis en scène en train de porter le fardeau du travail domestique. Il semblerait que ce soit elles-aussi les parasites de cette société que portent les hommes sur leurs épaules. Ce déni de la place réelle des femmes dans l’appareil de production est peut-être ce qui fait passer le film d’une analyse fine mais incomplète à une analyse fallacieuse et donc complice du système même qu’elle décrit. 

Enfin, rappelons que ce n’est pas l’histoire de n’importe quel ouvrier : c’est un contremaître dans son usine, un cadre supérieur. De plus, ce n’est pas l’histoire d’une vie qui explose, mais celle d’une vie réussie par un homme qui a su accepter son devoir. Cette fin est originale, certes, et on ne pourra pas dire que la conclusion est optimiste. Mais l’originalité ne fait pas le révolutionnaire, ni même le réformiste. J’ai ri, mais je n’ai pas espéré. Parce que rire est le propre de l’exploité qui ne possède pas encore de fusil.

  1.  There is no alternative. Acronyme : TINA. Traduction littérale : Il n’y a pas d’alternative. Slogan de campagne de l’ancienne première ministre du Royaume Uni, Thatcher, dont la longue présence au gouvernement (1979-1990) a été la conséquence du tournant néo-libéral anglais et de la perte de pouvoir des syndicats ouvriers, ainsi qu’une augmentation drastique du coût de la vie sur l’île. ↩︎
  2. Fange : Boue liquide et sale. ↩︎
  3.  Le body horror (littéralement « horreur corporelle »), ou biological horror (« horreur biologique »), est un sous-genre de l’horreur qui expose intentionnellement des violations graphiques ou psychologiquement perturbantes du corps humain. ↩︎
  4.  Le burlesque est un comique exagéré, extravagant qui repose généralement sur un décalage entre la tonalité et le sujet traité dans un texte ↩︎
  5.  La glaise est une terre grasse compacte et plastique, imperméable. ↩︎

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