FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Gaspar Noé / Scénario : Gaspar Noé / Production : Edouard Weil, Alice Girard, Vincent Maraval / Co-production : Brahim Chioua, Richard Mansell, Michel Merkt / Montage : Denis Bedlow, Gaspar Noé / Direction de la photographie : Benoît Debie / Direction du son : Ken Yasumoto / Décors : Jean-Rabasse / Chorégraphie : Nina McNeely / Production : Rectangle Productions / Co-production : Wild Bunch, Les Cinémas de la Zone, Arte France Cinéma, Artemis Productions, Vice Studios
Interprétation : Sofia B
L’histoire, c’est un peu : on prend une poignée de danseurs et on les enferme dans une école abandonnée pour qu’ils fassent la fête. Puis on fabrique une intrigue : on met de la drogue dans la boisson pour qu’ils se sentent mal et on laisse mijoter jusqu’à ce qu’ils se battent entre eux, en rejetant la faute les uns sur les autres. La danse n’est-elle donc qu’un moyen de mettre en scène un enfer collectif à la Sartre1, ou bien est-ce simplement le destin du·de la danseur·se de passer par l’enfer avant d’atteindre la gloire ?
Le casting constitue un microcosme de l’intersectionnalité, puisqu’il met en scène des corps queer, trans et racisés, qui font partie de groupes marginalisés. Pour elleux, la danse représente toute leur vie. Puisque l’apparence et la forme ne leur suffisent pas, ils ont besoin d’un effort moteur supplémentaire pour s’exprimer, pour transmettre, pour parler. Pour se sentir vivants. On leur a demandé lors des entretiens s’ils feraient n’importe quoi pour la danse : ils ont confirmé. Il ne leur reste plus qu’à le démontrer.
« Quand on est au bal, il faut danser ». Le réalisateur rend hommage, sur l’écran, aux artistes dont il a emprunté les morceaux, qu’on aimerait bien expérimenter en club. La fête commence par un tour de force hypnotisant des danseurs sur Supernature de Cerrone, l’énergie du début est explosive, exacerbe une cohésion d’équipe. On danse en groupe, on se complimente, on a l’impression que le film sera surtout axé sur la danse et cette communauté. Pourtant, celle-ci va vite se transformer vite en un enfer collectif.
« Quand la sangria est tirée, il faut la boire ». Le choix de la boisson peut sembler aléatoire. En fait, elle était populaire parmi les jeunes Français autour de 1996, et c’est aussi un choix nostalgique pour Noé. Il a déclaré dans une interview qu’il organisait des fêtes chez lui quand il avait 14 ans, et que la sangria était le premier alcool qu’il ait goûté. On n’a pas besoin de drogues pour perdre le contrôle, l’alcool suffit amplement à transformer une fête en désastre. De plus, pour l’intrigue, c’est la méthode parfaite pour infecter une foule entière avec une substance. Le bol de sangria partagé renforce ce sentiment de collectivité qui finit par empoisonner le groupe de l’intérieur. Sa couleur rouge intense s’accorde avec l’éclairage infernal et l’idée de l’enfer.
D’après l’un des aphorismes2 de la fin du film, « vivre est une impossibilité collective ». Certes, on pourrait affirmer que la danse n’est qu’un moyen d’exprimer cette idée. Mais on peut également regarder à l’inverse : passer une nuit dans cet « enfer, c’est les autres », ce huis clos sartrien, a une dimension initiatique. Elle n’est qu’une épreuve métaphysique, parmi d’autres, pour prouver que ces artistes sont prêts à sacrifier leur vie pour une carrière étincelante. C’est le seul moyen pour ces individus marginalisés d’affirmer leur existence face à une société qui les nie.
La danse devient une force maléfique qui prend le contrôle ; c’est comme un démon auquel iels auraient vendu leur âme. Dans le chaos qui suit l’empoisonnement de la sangria, le groupe se divise en deux : une partie reste sur le dancefloor et l’autre se détache pour errer dans le bâtiment. Ceux qui partent tentent de s’évader, d’échapper à cette sensation désagréable et cherchent des réponses, mais ils subissent divers événements violents : ils se battent, tuent leur enfant par erreur… Ceux qui restent dansent en boucle, sans se poser de questions. Ils continuent la fête de manière hédoniste parce qu’ils « le méritent », comme le dit le gros bras Adrien à la chorégraphe Selva (qui est celle qui tente le plus farouchement de comprendre ce qui se passe). Ils sont en quelque sorte protégés pendant toute la durée du trip, mais aussi contraints d’assister aux horreurs et aux absurdités qui les entourent.
Un autre aphorisme, « Mourir est une expérience extraordinaire », est assez téméraire, étant donné que ni le réalisateur ni les spectateurs ne peuvent se prononcer en connaissance de cause. Il s’agit donc d’une mort symbolique. Après l’effort visuel imposé par l’objectif qui erre de façon chaotique et filme sous tous les angles, parfois à l’envers, le film revient vers la fin à des plans en plongée, perpendiculaires aux corps endormis. Il en ressort une atmosphère chaleureuse ; les acteurs sont disposés de manière cosy, certains enlacés, là où ils ont pu et comme ils ont pu, dans un lit ou dans un carré au sol, couverts ou tout à fait nus. Amplifiée par la neige blanche, cette scène évoque la paix, la pureté, une mort tranquille et temporaire, ou bien un retour dans le ventre maternel : mourir avant de renaître glorieusement. Tout est figé ; la danse et tout mouvement sont, pour l’instant, mis en pause.
Le film met ses spectateurs et spectatrices mal à l’aise, car le « bad trip » mis en scène par Noé dépasse largement le cadre d’une simple intoxication chimique. En regardant le film au cinéma, j’ai à tel point ressenti la paranoïa ambiante que l’idée m’a traversé l’esprit que les organisateurs avaient peut-être contaminé l’air pour nous faire vivre l’expérience complète. Pourtant, on a ri dans la salle lors de la bagarre entre Jennifer et Alaïa, qui s’est achevée avec les cheveux de Jennifer en flammes. Nous pouvons donc rire avec détachement face à des images qui nous semblent trop absurdes ou trop éloignées de notre réalité. Cependant, nous nous sentons mal à l’aise face à des sensations familières ou plausibles, ou face à celles qui réveillent une peur enfouie dans notre inconscient.
À travers ces stimuli intenses, Noé ne filme pas une simple consommation de drogues terrestres, mais dépeint la métaphore des épreuves paroxystiques que l’artiste doit traverser pour atteindre son plein potentiel. Ce bad trip devient alors une mise à nu : l’autre y fait aussi peur que le soi, comme l’illustre le destin de Selva. Elle finit terrifiée par son propre corps et ses propres mouvements, au point que sa crise psychotique devient sa danse ultime. En nous offrant l’occasion d’éprouver ces affects négatifs de manière contrôlée, Climax transforme le public en cobaye d’une expérience métaphysique : celle de la perte de contrôle absolue, nécessaire à la renaissance du génie.
Carina Deaconu
- Référence à la célèbre sentence de la pièce Huis clos (1944) de Jean-Paul Sartre : « L’enfer, c’est les autres. » Dans cette œuvre, trois protagonistes se retrouvent après leur mort dans une même pièce. Ne disposant d’aucun objet, iels en viennent à s’exaspérer les un·e·s les autres par la seule force de leurs échanges et de leurs regards. La critique a fréquemment associé Climax à cette idée existentialiste : dans l’espace confiné de l’école, la communauté se désagrège dès lors que l’autre n’est plus un·e partenaire de danse, mais devient le·la témoin ou le·la responsable de sa propre déchéance.
2. Aphorisme : Phrase, sentence qui résume en quelques mots une vérité fondamentale.







Réponds et partage anonymement ton point de vue sur la question ! Peut-être que l’auteurice te répondra…