Le cinéma d’animation et la représentation de la guerre : dépasser des images impossibles

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Nous vous conseillons vivement d’avoir vu le(s) film(s) traité(s) par nos textes, afin de ne pas être spoilé·es et de mieux comprendre nos propos !

En ce moment en salles, La Plus Précieuse des marchandises de Michel Hazanavicius 1 oscille entre le conte pour enfants et la représentation crue de la Seconde Guerre Mondiale et des camps. Paradoxalement, alors qu’on pourrait croire que le dessin, associé à une distance au monde et à un public jeune, serait inapproprié pour s’emparer de la guerre, le cinéma d’animation regorge de ressources qui lui sont propres pour dénoncer et donner à voir de façon fine les épisodes traumatiques de l’Histoire. 

Le dessin, comme une prise de distance cathartique, permet un écart par rapport à la réalité, insoutenable, de la guerre. A l’inverse, le passage par l’animation propose aussi de rehausser la violence du réel, en s’attachant à une représentation réaliste de la destruction, en mettant en scène des personnages fictifs en fuite de la guerre, ou bien en faisant un pas de côté poétique, pour échapper à un réel devenu impossible.

Retour sur ce pan spécifique de l’Histoire du cinéma d’animation avec quelques grands noms du genre.

  1. Le Tombeau des Lucioles (1988) d’Isao Takahata : le choix de l’émotion
  2. Persépolis (2007) de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud : à hauteur d’enfant rebelle
  3. Valse avec Bachir (2008) d’Ari Folman : l’animation en quête du réel
  4. Zoom sur la filmographie d’Hayao Miyazaki, entre réalisme et grand écart poétique

Le Tombeau des Lucioles (1988) d’Isao Takahata : le choix de l’émotion

Quiconque a vu Le Tombeau des Lucioles se souviendra de son torrent de larmes versées devant l’histoire tragique de Seita et de sa jeune sœur Setsuko. Le frère et la sœur, livrés à eux-mêmes dans un Japon bombardé, souffrent de la faim jusqu’à en mourir. L’emploi de l’animation s’avère ici doublement pertinent.
D’une part, Isao Takahata se place du point de vue des enfants, et joue des présupposés accolés à l’animation, entendant que c’est un cinéma adressé uniquement aux jeunes. Choisir de représenter la guerre via des yeux d’enfants n’est pas qu’une stratégie parfaite pour susciter l’empathie ; cela bouleverse aussi nos attentes. Le spectateur espère, et croit, que le film épargnera ces deux êtres innocents des horreurs de la guerre. Il n’en sera rien.
Car, d’autre part, Le Tombeau des Lucioles mêle un réalisme glaçant et une sublime poésie. Les bombardements transparaissent dans les incendies, terrifiants grâce aux couleurs vives du dessin, mais aussi dans les bâtiments détruits. Le film est aussi plongé dans une obscurité presque horrifique, et ressortent de cette noirceur les lucioles bienvenues. La fin tragique présente le frère et la sœur réunis à travers la mort, une parenthèse onirique que seule l’animation permet.

Persépolis (2007) de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud : à hauteur d’enfant rebelle

Marjane Satrapi adapte son propre récit autobiographique, paru en BD et en livre, en un film flamboyant. Elle dresse son portrait avec humour, de son enfance à Téhéran dans les années 1970 à la guerre civile, la chute du régime, et l’instauration d’un régime islamiste ultra-conservateur.
L’animation lui permet d’isoler les parties de son passé, dessinées en noir et blanc, et son récit au présent, en couleurs. Mais surtout, son trait libre joue avec les aplats de couleur pour signifier la descente aux enfers des Iraniennes. Le noir emplit le cadre, étouffe les personnages et symbolise l’immense tristesse de Marjane, seule depuis son exil.
De surcroît, les dessins deviennent des caricatures, accentuant avec moquerie les traits distinctifs des représentants du régime. Enfin, additionné à cette animation virtuose et critique, Persépolis s’appuie sur des ruptures au niveau de la bande-son, ponctuée de la musique Métal qu’écoute la jeune Marjane. De quoi rehausser de nouveau l’aspect haut en couleur et révolté de ce grand film d’animation, drôle sans jamais être léger.

Valse avec Bachir (2008) d’Ari Folman : l’animation en quête du réel

Valse avec Bachir révolutionne le cinéma d’animation en osant pour la première fois un traitement documentaire. Le réalisateur, Ari Folman, remonte le fil de son passé de soldat israélien à 19 ans pour comprendre pourquoi il n’a aucun souvenir de la guerre. Le choix de l’animation pour aborder la mémoire post-traumatique devient une évidence, puisque se mêlent rêves et images insoutenables. Ari Folman explore les mystères de la mémoire, les altérations des souvenirs. La liberté immense qu’offre le dessin apparaît donc d’une pertinence absolue.
De surcroît, le film interroge lui-même le choix de l’animation puisqu’Ari Folman se met en scène et constitue le personnage-fil de l’histoire. Peu à peu, les images de la guerre lui reviennent grâce aux conversations avec d’autres soldats qu’il a côtoyés, dont certains prêtent leurs voix pour le film en version originale. Valse avec Bachir symbolise la quête de l’image d’origine, celle du massacre des Palestiniens dans le camp de Sabra et Chatila. Ari Folman n’en a plus qu’une image fantasmée, aussi il ne peut connaître sa responsabilité dans la tuerie. 
Le film procède d’une quête presque psychanalytique, tout en offrant un regard documentaire à la fois sur l’invasion israélienne au Liban de 1982, et sur la diversité des syndromes post-traumatiques des soldats. Rarement l’animation avait su saisir avec une telle force ce paradoxe de la mémoire, les trahisons de notre esprit face à un souvenir insoutenable. Le film se clôt sur des images réelles du massacre, comme si, Ari Folman ayant achevé sa quête, le réel pouvait reprendre le dessus. 

Zoom sur la filmographie d’Hayao Miyazaki, entre réalisme et grand écart poétique

Parmi les thèmes qui parsèment son œuvre, Hayao Miyazaki a pris grand soin de représenter la guerre, lui-même ayant vécu les bombardements du Japon dans les années 40, et son père, dans l’aéronautique, ayant participé à l’effort de guerre. La guerre est le décor principal de Porco Rosso (1992) et du Vent se lève (2011). Ces deux œuvres prennent le parti de la précision historique.
Le réaliste et très émouvant Vent se lève (2013), sur la guerre de 39-45, fait figure d’ovni dans sa filmographie grouillant de créatures étonnantes, de bestiaires inquiétants et de décors oniriques. Malgré son personnage à tête de cochon, Porco Rosso se situe déjà dans cette veine réaliste, ne manquant pas de précisions et de détails sur l’Italie de l’entre-deux-guerres dans laquelle l’histoire est située.
A l’inverse, Hayao Miyazaki aborde aussi la guerre sous le prisme du traumatisme et de la destruction dans un traitement surnaturel. Son dernier film en date, Le Garçon et le Héron (2023), en est un exemple emblématique. L’ouverture du film frappe par son extrême violence, nous plongeant au cœur d’un brasier gigantesque. La seconde partie du film offre un pas de côté : nous voilà dans un monde fantastique. Néanmoins, à y voir de plus près, il semblerait que la réalité pervertisse discrètement l’imaginaire. Des perruches rejouent le fascisme, un vieil homme craint la fin du monde, partout la Seconde Guerre Mondiale se devine, sous formes de symboles. La traversée de ce monde fictif par le personnage principal s’apparente alors à une quête initiatique, il ne s’agit plus d’échapper au réel mais de l’accepter. Le pas de côté opéré par l’animation permet d’affronter un réel trop douloureux de prime abord.

Le cinéma d’animation permet donc de rendre acceptable pour la conscience une réalité qui a dépassé l’imaginaire. Compliquant la fiction par la violence qu’elle implique, la guerre semble être un événement impossible à appréhender. Mettre des images, ici dessinées et animées, sur la destruction totale transfigure le réel et dépasse le traumatisme incompréhensible.

Manon Grandières, des Bobines Partagées
Les Bobines Partagees

  1. Découvrez notre article sur La Plus Précieuse des Marchandises par Lilia Penot ↩︎

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