Penser contre soi-même
FICHE TECHNIQUE
Maison d’édition : Sonatine
Traduit de l’anglais par Aurélia Lenoir, Philippe Aronson, Fabrice Pointeau et Julie Sibony
Couverture de Rémi Pépin
Date de parution : 7 Novembre 2024
Pauline Kael, langue de vipère du New Yorker
L’histoire commence comme dans un film. C’est en entendant Pauline Kael débattre de cinéma dans un café avec une amie que le directeur d’une revue l’embauche comme critique de film. La verve de la jeune critique ne se restreint à aucune œuvre, aucun courant. À force de tirer à tout va, la revue la licencie pour avoir dégommé les classiques, déjà populaires à leur sortie, de David Lean comme Lawrence d’Arabie et Le Docteur Jivago, ou des succès commerciaux comme La Mélodie du Bonheur de Robert Wise. The New Yorker l’embauche, et cette fois-ci, elle y restera quarante ans… sans jamais se départir de son insolence.
Écrits sur le cinéma, publié à l’automne 2024 en France, recense plus d’une centaine de ses articles, publiés de 1962 à 1985. Le lecteur français s’étonnera sans doute d’emblée. Par la taille impressionnante des critiques d’abord : une vingtaine de pages pour certaines ! Surtout, Pauline Kael ne souscrit pas à la “politique des auteurs”, cette tradition venue de la critique française de considérer les cinéastes comme des créateurs et créatrices cohérents, qui ressassent des thèmes récurrents dans leurs œuvres. Elle a des réalisateurs1 de prédilection certes, mais elle ne s’interdit jamais de dézinguer certains de leurs films, d’en trouver d’autres irrécupérables. Animée par une profonde liberté, elle se laisse uniquement guider par ses sentiments dans la salle.
Personne ne sera épargné
Cette liberté la conduit à s’écarter des autres critiques, du consensus, de toute chapelle. Pauline Kael égratigne des réalisateurs adulés de leur temps comme du nôtre, comme Stanley Kubrick, Federico Fellini ou encore Michelangelo Antonioni (Blow-Up2, pour elle : « une projection de diapos de trois heures pour étudiants en histoire de l’art ferait le même effet »). Ses avis tranchés rassureront beaucoup de cinéphiles : abandonnez toute posture puriste, vous avez le droit de ne pas aimer des grands noms du cinéma. Quiconque a le droit de ne pas aimer et de critiquer, pour peu que ce soit justifié et argumenté. Il n’y a pas d’œuvres intouchables.
A l’inverse, Pauline Kael porte aux nues le Nouvel Hollywood, cette mouvance née de la contre-culture après la crise des grands studios à la fin des sixties. Ainsi, Ecrits sur le cinéma comporte bon nombre d’articles enthousiastes sur Bonnie & Clyde, sur les films de Coppola, de Scorsese, de Robert Altman, ou encore de Sam Peckinpah….
Se dessine alors une autre histoire du cinéma, avec la mise en lumière d’autres œuvres aujourd’hui méconnues, mais aussi du travail des scénaristes, ces créateurs de l’ombre. Pauline Kael s’attache à décrire le jeu ; on compte ainsi des pages entières d’analyses du jeu de Warren Beatty ou de Jack Nicholson, un angle mort de la critique actuelle.
L’écriture critique ne doit-elle être que critique ?
Quelle langue pour écrire ces avis si tranchés ? Pauline Kael étaye toujours sa pensée en mentionnant des œuvres plus classiques, mais généralement, ses textes sont compréhensibles par tous. Elle a à cœur de révéler ses émotions, de s’appuyer sur elles, à l’opposé de critiques surplombantes pétries de références.
Cependant – et la couverture recensant ses meilleurs clashs l’a bien compris – Pauline Kael s’adonne à coeur joie à la méchanceté, surtout envers le cinéma « commercial ». Exemple fameux : Star Wars de Georges Lucas, relève moins d’une saga que « de l’industrie du jouet ». Nombre d’articles recycle cette rengaine, comme en témoignent leurs titres : « La camelote de haut/bas vol » ou « Pourquoi les films sont-ils si mauvais ? ». Ce mépris quasi systématique pour les films commerciaux, pas si éloigné de la ritournelle passéiste sur la “mort du cinéma”, agace profondément… en même temps qu’il fait sourire, car ces films de Lucas et de Spielberg tant haïs par Pauline Kael sont aujourd’hui l’objet de thèses, de réflexions philosophiques, d’expositions, et d’une nostalgie tendre et sincère, y compris pour des critiques d’aujourd’hui3.
Seulement, paradoxalement, Pauline Kael refuse aussi les œuvres à destination des « cinéphiles », catégorie qu’elle exècre pour leur goût de la réflexion, de l’analyse du message caché de l’œuvre. Elle semble soutenir que les films les plus intéressants sont ceux dont le sens est donné d’emblée. Ainsi elle commence une critique en disant : « Quand je tombe sur une de ces publicités qui proclament que vous aurez besoin de voir ce film une deuxième fois, je sais que je n’ai déjà pas envie de le voir une première fois. » Ses critiques des films d’Antonioni s’insurgent contre ceux qui sur-analysent chaque image, scrutent les plans, en trouvent des détails cachés, des interprétations inédites.
Mais n’est-ce pas pour cela qu’on regarde des films, et qu’on écrit sur eux ? Peut-être plus que les autres arts, le cinéma appelle la discussion, le débat, l’échange de critiques et d’analyses. Qu’as-tu vraiment vu ici ? Qu’as-tu compris de ce plan ? Les œuvres semblent receler des secrets, du moins nous nous plaisons à leur en trouver. Les critiques les plus intéressantes, à mon sens, ne nous disent pas si l’auteur du texte a aimé ou non le film, mais plutôt s’il y a matière à en discuter.
Finalement, la lecture des Écrits sur le cinéma de Pauline Kael nous pousse à nous indigner. A soutenir nos films de cœur. A sauver des réalisateurs. Ode à la subjectivité, ce livre, en nous obligeant à penser contre nous-mêmes, nous fera prendre la plume, nous fera défendre une autre critique. Bref, à prolonger la discussion sur le cinéma, encore et toujours.
Manon Grandières
des Bobines Partagees
Étudiante en cinéma à l’ENS d’Ulm et à la Sorbonne nouvelle, passionnée par les fictions délirantes et le cinéma de patrimoine. Créatrice du site et des podcasts Les Bobines Partagées. Pourrait vous parler de Jean-Louis Trintignant toute la journée.
- Réalisateur est au masculin, il n’est question que d’hommes dans les exemples choisis par Pauline Kael… ↩︎
- Film de 1966 rattaché au cinéma dit moderne. Blow-Up raconte l’histoire d’un photographe qui croit voir dans des photos une scène de meurtre ; aussi le film s’interroge sur l’ambivalence des images, et sur le pouvoir d’illusion du cinéma. ↩︎
- Un exemple parmi d’autres : le deuxième numéro de la collection “Grands cinéastes” des Cahiers du cinéma était consacré à Steven Spielberg. ↩︎







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