La dépolitisation de la criminalité des femmes
FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Mélissa Drigeard / Scénario : Mélissa Drigeard et Vincent Juillet / Production : Julien Madon / Co-production : Laurent Jacobs et Bastien Sirodot / Production associée : Aimée Buidine et Philippe Logie / Musique originale : Chloé Thévenin / Montage : Sabine Emiliani / Photographie : Stéphane Vallée / Son : Lionel Dousset et Sébastien Marquilly / Décors : Serge Borgel / Costumes : Frédéric Cambier / Société de production : Cheyenne Fedration / Société de co-production : France 2 Cinéma, JM Films, Labyrinthe Films, A Single Man Production
Interprétation : Laura Felpin, Izïa Higelin Lyna Khoudri, Mallory Wanecque
Année de sortie : 2025
RESUMÉ DE L’HISTOIRE VRAIE DONT LE FILM EST ADAPTÉ
Cathy, Hélène, Carole, Laurence et Malika, toutes dans la vingtaine, sont célibataires et habitent dans des HLM de la région d’Avignon. Certaines sont mères de familles ; toutes vivent dans une précarité sociale, financière et affective. Un jour, Hélène, ayant trois enfants à charge que le père a délaissés, se voit forcée de rembourser un trop-perçu de la CAF, élevant sa dette à 9000 francs. Avec ses amies, éliminant rapidement la vente de drogues et la prostitution de leurs solutions, elles se décident : elles vont braquer le Crédit Agricole de L’Isle-sur-la-Sorgue. Puis celui de Caumont-sur-Durance. Finalement, entre l’été 1989 et l’hiver 1991, elles perpétuèrent 7 braquages dans la région, leur butin global s’élevant à 300 000 francs, soit moins de 50 000€ aujourd’hui. Elles se font rapidement appeler « Le gang des Amazones » dans la région. Personne ne les suspecte pour autant, notamment parce qu’elles se grimaient en hommes à chacun de leur coup. Elles sont finalement arrêtées avant leur 8ème braquage, et placées en détention provisoire séparément, puis jugées en cour d’assises près de cinq ans après leur arrestation. La juge d’instruction a misé sur ce temps long car elle pensait « qu’un délinquant ne peut pas être réduit à une erreur qu’il a commise1 ». Passibles de la perpétuité, elles écopèrent finalement chacune de peines courtes et avec sursis, leur bonne conduite durant la période d’attente du procès témoignant selon le tribunal d’une absence de risque de récidive, et d’une capacité à la réinsertion.
- Crimes de femmes au cinéma, en France et dans le monde.
- Les Amazones, produit d’une société criminogène ?
- Une ambiguïté du genre et du point de vue adoptés.
- Où placer le curseur de l’empathie ?
- La maternité brandie comme justification ultime.
- Conclusion
Crimes de femmes au cinéma, en France et dans le monde.
En 2025, Mélissa Drigeard adapte l’histoire de ce « gang des Amazones » au cinéma sous un titre éponyme. Le film mêle un casting efficace, une mise en scène travaillée entre thriller criminel et biopic naturaliste, et un scénario appuyé sur une documentation sérieuse, livrant ainsi une œuvre politique quoique n’osant pas l’être.
Il est encore assez inédit de voir au cinéma et en France, des jeunes femmes, être criminelles. Le Hollywood post-Weinstein semble s’être souvenu du coup de tonnerre qu’avait été Thelma & Louise (qui sortait en salles au moment des braquages) et a récupéré la recette du heist film2 masculin. On retrouve aux États-Unis plusieurs œuvres mettant en avant des personnages dits « de femmes fortes » que l’appât du gain attire et que l’esprit de vengeance envers un système qui ne veut pas d’elle conduit à la criminalité3, films absents en France.
Mais étonnement, la réalisatrice le dit elle-même : elle voulait réaliser un film radical, mais qui ne soit ni politique ni féministe4, ce qui semble paradoxal tant le sujet convoque exactement ces enjeux. L’histoire vraie de ce gang, assez méconnue du grand public, lui aurait justement permis de raconter un système qui a voulu croire en la justice restaurative, tout en refusant d’admettre qu’il était à l’origine de la criminalité. Ces femmes auront été, jusqu’au bout, oubliées, infantilisées, puis épargnées. En effet, la justice d’habitude plus que punitive fait preuve, en termes de condamnation pénale, de laxisme envers les femmes. Ces dernières sont jugées bien moins souvent, bien moins excessivement et bien moins longtemps que leurs comparses masculins. Leur criminalité parfois qualifiée de déviance est souvent remise en cause, sous-estimée ou justifiée par la psychologie ou la médecine.
Il ne s’agit pas de penser qu’elles méritaient une plus lourde condamnation ou de remettre en cause leur mobile et leurs conditions – c’est d’ailleurs précisément ce à quoi souhaitait échapper la réalisatrice (« notre rôle n’était pas d’en faire des héroïnes, ni de les condamner à nouveau »5), mais simplement de nuancer le propos.
Les Amazones, produit d’une société criminogène ?
Le film nous montre une bande de femmes que la société n’aurait jamais soupçonné de commettre de tels actes en essayant de nous exposer leurs mobiles. Il y a d’une part un besoin financier qui les a progressivement entraînées dans la soif d’adrénaline, et d’autre part la probable envie de racheter la part de dignité que le déterminisme social leur a arraché. C’est ce qu’explique le premier avocat que l’on voit à l’écran, celui d’Hélène : il demande à sa cliente de lire l’ouvrage « La société criminogène » de Jean Pinatel (1971), afin qu’elle comprenne elle-même que ses actes ne sont pas le résultat d’un désir de délinquance, mais d’un système socio-économique qui l’a poussé à la criminalité, presque par défaut. Chacune de ces femmes prend conscience, après leur mise en détention, qu’elles doivent oublier la ferveur qui les a animées pendant cette période de sororité criminelle. À la place, elles mettent en avant le cadre de vie dans lequel elles ont évolué, non seulement pour alléger leur peine, mais aussi pour faire face aux conséquences de cette période de leur vie. Le film tombe parfois dans un écueil récurrent du film de braquage : la joie explosive et l’excitation soudaine dès que le premier butin est récupéré (les séquences dans lesquelles le champagne coule, les billets volent et les femmes récupèrent le sourire, semblent par exemple très artificielles). Des choix formels nuancent cette approche : à l’image, les couleurs ternissent la photographie, la vieillissent. Les espaces ne changent jamais d’apparence et les personnages non plus. La réalisation appuie la sobriété des gains : les cinq femmes, après la division de leur butin, ont seulement pu atteindre une qualité de vie acceptable, loin du faste habituellement attribué aux braqueurs (Hélène dit « j’ai enfin pu emmener ma mère à Auchan ») et n’y ont eu accès que passagèrement.
Une ambiguïté du genre et du point de vue adoptés.
Le récit, qui ne glorifie pas la criminalité novice des Amazones et ne sous-estime pas la violence pénitentiaire qu’elles vivent, ne les présente pas pour autant comme des étendards de la justice sociale. On a donc un peu de mal à cerner ce que veut raconter le film, à qui il manque une part de politisation du discours. On comprend certes la précarité dans laquelle vivent ces femmes, mais de quoi est-elle le résultat ? Le film omet de rappeler le contexte, celui d’une France endettée, où le taux de chômage et l’inflation progressent et où la politique de la rigueur économique de Mitterrand a échoué. « Les années frics » pendant lesquelles les riches s’enrichissent davantage enfoncent le pays dans la crise et les pauvres dans la détresse sociale6. Ces femmes n’ont pas juste décidé de soudainement s’engager dans la criminalité sans réfléchir, elles ne sont pas des adolescentes naïves (le film peine d’ailleurs à nous faire adhérer à leur âge) mais des adultes épuisées, pour qui la limite de la légalité s’est troublée par nécessité plutôt que par envie de luxe.
Ce que Mélissa Drigeard a souhaité ne pas faire est en fait inévitable : cette histoire est politique par défaut, ces femmes se trouvant à la croisée de rapports de genre, de classe, de territoire (les riches vivent dans des maisons de luxe à côté des barres de HLM). Le film oscille entre un thriller énergique, un docu-fiction émouvant, et un film de copines aux destins tragiques ; par cette hésitation, il échoue donc à répondre à la nécessité politique de son discours. Cette difficulté à se positionner concerne également le point de vue adopté. La réalisatrice dit à la fois avoir voulu prioriser le point de vue de Cathy (Lyna Khoudri)7, et avoir souhaité prioriser une sororité qui soit collective plutôt qu’individuelle. Il résonne dans cette contradiction toute la complexité d’adapter une histoire vraie. Paradoxalement, Drigeard s’étend sur chacune de ces femmes, mais dans des scènes un peu vides, et qui ne nous permettent pas véritablement de les connaître hors du collectif ni hors de la criminalité. Elle échappe à la subtilité que ces Amazones sont tout autant coupables que victimes et développe alors plutôt une approche affective ; on s’attache à ces jeunes femmes et à leur vie, mais ce regard empathique et respectueux manque de nuances.
Où placer le curseur de l’empathie ?
À partir de ce constat, on peut faire une comparaison avec Bac Nord de Cédric Jimenez, sorti en 2021. Dans ce cas de figure similaire, adaptant une histoire vraie, une bande d’hommes doit théoriquement, par leur fonction de flic, être insoupçonnable de criminalité. En dehors de la véritable problématique de ce film (sa représentation plus que douteuse des quartiers marseillais et son héroïsation plus qu’embarrassante de la police), on retrouve cette approche par l’affection. Jimenez veut à tout prix convaincre que ces pauvres policiers n’ont pas mérité ce qui leur arrive, et l’enchaînement de certaines tranches de séquences se font de la même manière que dans le film de Drigeard. On nous fait la chronique des arrestations, des perquisitions à domicile devant conjoint et enfants, de l’arrivée en prison, du cauchemar carcéral, et du soulagement de la remise en liberté. La différence, c’est que là où Mélissa Drigeard cherche à nous montrer, peut-être un peu trop, que ces femmes méritent aussi de notre compassion, Cédric Jimenez s’épuise à nous convaincre que ces policiers ne méritent que notre compassion. L’erreur de ce dernier aura été, premièrement, de faire disparaître la population civile touchée directement par la répression policière, et ensuite et surtout d’exagérer la culpabilité de l’institution face à un groupe de trois hommes blancs qui, eux, ne vivaient ni dans la précarité extrême, ni dans la misère affective et qui, surtout, étaient représentants de l’état « de droit »8. Voulant provoquer l’émotion face à des personnages qui n’ont commis de criminalité violente que par choix et qui depuis le départ sont dans des positions de force et de pouvoir, Jimenez oublie que dans le cadre qu’il filme, ces policiers ne seront jamais des victimes. Drigeard, elle, a au moins conscience qu’elle filme une cité insalubre et marginalisée, ainsi que des foyers dont les habitants sont victimes de l’état. Mais son erreur est peut-être, contrairement à Bac Nord, d’oublier de singulariser ce récit ; comme la justice s’est tuée à le répéter pour condamner les Amazones, « tous les pauvres ne vont pas braquer des banques ». Alors pourquoi elles ? Pourquoi l’état n’a pas pu anticiper que des femmes de vingt ans allaient commettre sept braquages ? Pourquoi la défense qui a gagné était celle de la capacité, ou plutôt de l’obligation, à se réinsérer dans une vie précaire ?
La maternité brandie comme justification ultime.
L’avocat d’Hélène lui dit au parloir : « Vous n’êtes pas une braqueuse, vous êtes une mère courage », et c’est faux. Hélène est une braqueuse, elle se déclare coupable d’avoir commis les sept braquages. L’avocat général, lui, défend dans sa plaidoirie que ces femmes « ne sont pas des mères courages , ce sont des bandits », et c’est faux à nouveau. Oui, les amazones ont commis des actes de banditisme, mais elles sont aussi des mères que les conditions de vie ont obligées à se dévouer entièrement à ce rôle. C’est le cas d’Hélène mais également de Laurence, dont le fils est le levier de pression principal par la police, Carole se voit, elle, régulièrement ramenée à sa place de fille (la réputation de ses parents, et surtout de son père, est menacée par ses actes).
Le film ne questionne pas davantage ce retour constant au rôle familial, marital, maternel et n’interroge pas non plus le fait qu’en revanche, Cathy et Malika, les deux seules non-blanches de la bande, ne sont, elles, jamais soupçonnées de l’avoir fait pour leur famille. Elles sont au contraire accusées d’avoir eu la tentation trop forte de la criminalité (surtout Cathy, qui encourait une peine plus lourde du fait du caractère récidiviste de ses actes). Les séquences de procès, déjà répétitives, nous confortent dans l’idée que ces femmes ne sont pas dangereuses, qu’elles n’étaient pas assez intelligentes pour prévoir ces braquages et qu’elles n’ont été manipulées que par leur soif d’adrénaline.
Toutes ont repris une vie « normale » et n’ont jamais reperpétué de braquage. En revanche, elles n’ont pas été sauvées de leur précarité ni de leur solitude sociale. Elles sont encore aujourd’hui plusieurs à ne pas réussir à obtenir d’emploi stable et elles ont été éloignées de leurs enfants à leur sortie de prison afin de « préserver leur équilibre […] pour qu’ils ne soient pas contre la société, la loi »9.
Conclusion
La justice ne les a pas condamnées mais ne les a pas accompagnées non plus, et le film s’empêche lui-même d’assumer la force politique de ce fait divers qui est le symbole d’un contexte plus large. Mélissa Drigeard raconte qu’elle ne pouvait raconter en deux heures une histoire qui a duré six ans, et qu’elle s’est appuyée sur les récits des vraies Amazones et qu’elle a travaillé avec des avocat.e.s et des personnel.les de la prison10. Effectivement, le récit est clair, juste, et les comédiennes ne tombent jamais dans la copie caricaturale. Mais il manque dans cette approche une vraie parole politique, et une défense de la désobéissance à laquelle une partie de la population est forcée, par conviction ou par dépit.
Malgré tout cela, il semble important de souligner la maîtrise formelle du film de Mélissa Drigeard, la justesse du jeu (mention particulière pour Izia Higelin) et que, contrairement au film de Jimenez qui ne donne que des raisons supplémentaires d’être en colère, Le gang des Amazones donnent quelques raisons d’avoir un peu d’espoir.
Justine Gerbier
- Podcast Affaires sensibles « 10 ans d’Affaires sensibles : vos histoires préférées : Le gang des Amazones »par Fabrice Drouelle, FranceInter, 7 novembre 2025. ↩︎
- Un heist film que l’on pourrait traduire « film de casse » en français est un sous-genre cinématographique du film d’action ou de crime, qui a pour particularité de mettre en scène un vol. ↩︎
- On peut citer Ocean’s 8 de Gary Ross (2018), Widows de Steve McQueen (2017), Hustlers de Lorene Scafaria (2019) ou avant cela Spring Breakers de Harmony Korine (2013). ↩︎
- Propos tenus lors d’une avant-première du film le 21 octobre 2025 à Montpellier. ↩︎
- Interview « Braquer pour exister : rencontre avec Mélissa Drigeard et Izïa Higelin pour Le Gang des Amazones », Actu.fr, 12 novembre 2025. ↩︎
- Podcast Affaires sensibles, op. cit. ↩︎
- Interview Actu.fr, op. cit. ↩︎
- Selon la définition de la Commission Européenne, un état de droit est un état au sein duquel « toutes les autorités publiques agissent toujours dans les limites fixées par la loi, conformément aux valeurs de la démocratie et aux droits fondamentaux, sous le contrôle de juridictions indépendantes et impartiales », critères que la France s’est vu reproché régulièrement de ne pas respecter ces dernières années, notamment par le parlement européen ou Amnesty International. ↩︎
- Interview Pluriel Media, op. cit. ↩︎
- Interview Cin’Écrans, op. cit. ↩︎







Réponds et partage anonymement ton point de vue sur la question ! Peut-être que l’auteurice te répondra…