Peut-on *bien* représenter l’inceste au cinéma ?

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Avertissement : cet article aborde des questions de violences sexuelles et d’inceste. 

La semaine dernière, par pure coïncidence, j’ai vu deux films qui traitaient de près ou de loin la question de l’inceste.

D’un côté, On vous croit, film-procès belge au format carré est filmé en de longues séquences avec très peu de cut, en gros plan sur ses protagonistes. L’image est brute, froide, et laisse place à des dialogues (ou plutôt des monologues) écrits avec une justesse particulière et interprétées par des comédien·nes épatant·es. La question de l’inceste n’y est pas abordée immédiatement mais sous une couche narrative plus large traitant de violences, de justice et des ruptures familiales. 

De l’autre, The Chronology of Water, adaptation d’une autobiographie de Lidia Yuknavitch, déroule son récit à travers une sur-esthétisation de l’image et une narration peu traditionnelle. La voix-off de la protagoniste est omniprésente, les fragments d’images, de souvenirs, de lectures de textes, se succèdent, avec un rythme assez étouffant. Il est ici bien plus frontalement question d’inceste, de traumatismes et de conséquences physiques, psycho-sexuelles, professionnelles, etc. 

Sans avoir à y être confronté de manière viscérale au quotidien, c’est un sujet qui investit de plus en plus le débat public et politique, et qui par conséquent s’introduit progressivement dans nos cercles amicaux, familiaux et culturels. En mettant en parallèle ces deux films, il ne s’agit pas forcément de juger la qualité du traitement de l’inceste, ce qui n’aurait pas vraiment de sens ou d’intérêt mais plutôt de constater que la mise en scène de celui-ci n’est pas toujours proportionnelle à son impact.

  1. On vous croit
  2. The Chronology of Water

On vous croit

FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys / Scénario : Charlotte Devillers et Arandu Dufeys / Production : Arnaud Dufeys et Arnaud Ponthière / Production associée : Philippe Logie, Valérie Berlemont et Tanguy Dekeyser / Musique : Lolita Del Pino / Photographie : Pépin Struye / Son : Antoine Petit / Montage : Nicolas Bier / Costumes : Justine Struye / Décors : Mathilde Lejeune / Casting : Coline Ptier 

Avec : Myriem Akheddiou (Alice), Laurent Capelluto (le père), Natali Broods (la juge)

Année de sortie : 2025

Paradoxalement, le premier film m’a paru beaucoup plus violent que le second, et cela m’a interrogée sur ma réception de cet enjeu si intime (quoique structurel) qu’est l’inceste. On vous croit fait rapporter l’inceste d’un père sur son fils surtout à travers la parole d’une mère, Alice qui veut à tout prix protéger ses enfants, Étienne et Lila. En décrivant (hors-diégèse) des scènes abstraites mais des émotions et des sensations très claires à sa mère, le petit garçon lui donne une clé de compréhension. En effet celui-ci est atteint d’une encoprésie1 handicapant son quotidien et l’empêchant d’aller à l’école et donc de grandir « normalement ». Alice fait alors immédiatement le lien avec les violences qu’il lui a décrite et comprend pourquoi ses deux enfants ne veulent plus voir leur père (dont on ne dit jamais le nom). L’audition que suit le film porte avant tout sur la garde des enfants par la mère qui est remise en cause, la juge expliquant très tôt dans le film aux parents, et finalement au spectateur, que ces accusations seront traitées dans une instruction distincte, gérée par un autre tribunal. Mais Alice refuse de se plier à un protocole judiciaire, elle veut que la question de l’inceste soit prise en compte dans la décision de la juge. Au-delà de son absence évidente dans la vie de ses enfants avant leur séparation, Alice reproche à son ex-mari de ne pas reconnaître les faits, dans un premier temps, puis de suggérer qu’elle prendrait un malin plaisir à les liguer contre lui et à sur-materner un fils qui a besoin d’aide. 

Le titre l’indique déjà, ce film ne cherche pas à nous convaincre que le père est coupable ou que le fils souffre. Dans un élan assurément utopique, les faits sont considérés pour ce qu’ils sont et la juge le confirme à Alice : la justice croit en la situation de ces enfants qui craignent leur père et de cette mère qui veut les protéger tant que possible. Ça n’est, dans la réalité, que très rarement le cas : les mères sont plus souvent privées de la garde et condamnées par la justice2

Ce qui compte, c’est le récit. Les avocats de chaque parent, puis celui des enfants, puis les parents eux-mêmes ont le droit à un temps de parole chacun face à la juge, dans un immense bureau blanc aux grandes baies vitrées. Le·a spectateur·ice écoute, iel fait le lien entre les différentes versions, observe les expressions de visage d’une mère dévastée et d’un père agressif, entend un jargon judicaire parfois incompréhensible et une juge qui ne laisse passer aucun argument bidon. La violence incestueuse n’est jamais montrée dans le film, pas besoin, elle est suffisamment exposée dans les propos d’Alice rapportant ceux de son fils. Elle décrit des images dures, donne des détails sur l’encoprésie de son fils, s’excusant d’être très crue et culpabilisant de n’avoir pas pu l’aider auparavant.

On vous croit est un film procédural, qui liste des faits et leurs conséquences, des symptômes et des comportements, et éveillent en nous un panel très large de ce que peut provoquer la violence incestueuse. 

Comme l’a expliqué son duo de réalisateur·ices, On vous croit met en lumière non plus seulement une parole, mais une écoute, vitale au traitement des violences surtout lorsqu’il s’agit d’enfants dont on remet trop souvent en cause la crédibilité. La contrainte du cadre très serré et de l’image aseptisée nous oblige à écouter, à imaginer, à comprendre la violence par un autre chemin que celui de la représentation littérale.

The Chronology of Water

FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Kristen Stewart / Scénario : Kristen Stewart, adapté du roman The Chronology of Water de Lidia Yuknavitch / Production : Scott Free, CG Cinema International, Forma Pro Films, Nevermind Pictures / Photographie : Corey C. Waters / Montage : Olivia Neergaard-Holm / Musique : Paris Hurley / Décors : Jen Dunlap / Costumes : Liene Dobraja / Maquillage : Emilija Eglite / Casting : Kharmel Cochrane, Chelsea Ellis Bloch, Marisol Roncalin et Nika Stepanova

Avec : Imogen Poots (Lidia), Thora Birch (Claudia), Jim Belushi (Ken), Charles Carrick (Andy)

Année de sortie : 2025

À l’inverse de cette narration très linéaire, The Chronology of Water est un flux d’images et de voix presque indistinguables dont toutes les strates temporelles se chevauchent. La protagoniste, Lidia, raconte son histoire présente et passé en même temps, faisant apparaître progressivement l’ombre de l’inceste ultra-violent qu’elle et sa sœur Claudia ont subi pendant toute leur enfance et adolescence. Le découpage en cinq chapitres fait miroiter une logique narrative mais le récit reste hors de portée pendant une majeure partie du film. Lidia est une personne traumatisée, qui vit à travers la menace et le spectre de son père (dont j’ai fini par comprendre qu’il n’était pas encore mort) et la complicité de sa mère, probablement elle aussi victime de violences. Sans discours explicite, le film raconte le désir de Lidia de se réapproprier son corps et son autonomie à travers des schémas assez traditionnels : la redécouverte du sexe, la rencontre romantique destructrice, puis la rencontre professionnelle épiphanique et le pardon impossible.

Seulement, le personnage de Lidia n’existe presque jamais. Il n’est qu’une voix romancée projetée dans les textes qu’elle écrit (de la poésie qu’on croirait écrite pour Tumblr par ailleurs) et dans des images brutales de sa souffrance et/ou de sa réparation. Lidia n’existe qu’en tant que corps. En enchaînant des gros plans de sa peau d’enfant violentée puis de sa chair d’adulte qui consent à une sexualité hétérosexuelle violente (découverte du BDSM) et des compilations perturbantes de cris enfantins, de portes qui claquent et de rires grinçants, Lidia n’est qu’un motif. 

Comme l’indique le titre, le film joue beaucoup avec l’aquatique : Lidia est une nageuse compétente, elle vit dans l’eau des bassins. Mais elle vit aussi dans l’eau des bains dans lesquels elle s’effondre en larmes et saigne abondamment ou dans la plage sur laquelle elle se marie puis lâche les cendres d’un bébé mort-né. 

La succession de plans esthétiques quasi clipesques mêlée à des séquences d’écriture et de contage d’histoire dont on ne sait identifier la véracité laisse très peu de place à des vraies séquences. Le peu de scènes de dialogues échangées et d’actions continues troublent notre appréhension du personnage. On sait qu’elle souffre terriblement, qu’elle peine à devenir une adulte marquée par la domination, mais on est terriblement mal à l’aise de la voir interagir avec les autres. Hormis les quelques scènes qu’elle partage avec sa sœur qui laissent entrevoir de vraies personnalités, Lidia n’est toujours qu’un cobaye, un objet qui crie, qui crache, une femme terrassée par la douleur et le désir qui écrit sa souffrance dans un livre que lira son père sans vraiment s’y reconnaître. 

La conclusion du film est celle d’un apaisement trouvé dans une vie de famille à la campagne, dans la récompense littéraire et dans les félicitations du père à sa fille. « Well done you » lui dit-il, comme un « bravo d’avoir survécu à mes abus ». Cela pourrait aussi s’adresser aux spectateur·ices : bravo d’avoir survécu à deux heures de trauma-porn à peine métaphorique qui enlève tout relief à la victime. En effet la sur-esthétisation des séquences de violence est efficace pour provoquer un certain choc mais qui, à force de répétition et d’effets éreintants (montage très saccadé, zooms, pistes audios qui se chevauchent) s’essouffle. J’utilise donc cette expression de trauma-porn parce que la valeur ajoutée par le choc est très questionnée et questionnable, surtout dans le cinéma des violences sexuelles. La violence incestueuse de The Chronology of Water n’est pas nécessairement gratuite mais sa mise en scène au départ dérangeante devient, là encore, un motif qui s’estompe progressivement pour devenir presque synonyme de fantasme. C’est d’autant plus le cas lorsque les séquences de violence incestueuse à peine identifiables comme telles sont mises en parallèle avec des séquences de masturbation féminine ; on s’interroge alors sur la portée féministe que prétend défendre le film. 

Néanmoins, il est préférable de croire à une proposition trop esthétisante mais sûrement touchante pour certain·es de la part d’une réalisatrice naïve, plutôt qu’à un fantasme gratuit et prétentieux qui accapare le sujet de la violence sexuelle comme l’a fait un certain Gaspar Noé dans Irréversible par exemple. 

Je crois qu’il est assez clair que j’ai été bien plus touchée par On vous croit et que j’y ai trouvé des points d’identification et d’empathie davantage accessibles que dans la fresque de violence qu’est The Chronology of Water qui ne m’a pourtant que très peu émue. Il me paraît difficile de juger d’une œuvre cinématographique sa représentation de la violence sans y mettre de l’affect ou de la subjectivité. Il est donc évident que mon appréciation de ces films s’est faite à partir de ma sensibilité individuelle et de mon rapport purement personnel aux enjeux de violences sexuelles/infantiles/incestueuses.  

C’est probablement la conclusion évidente de ma réflexion : l’inceste n’est pas fait pour être bien représenté, il existe, le cinéma s’en empare et il n’a pas vocation à se complaire. Ma critique est donc peut-être incomplète tant elle soulève un flot sans réponses, et c’est ce qu’il faut reconnaître à ces deux œuvres : elles posent question.  

Justine Gerbier

  1. L’encoprésie est un trouble qui se traduit par une émission régulière et incontrôlée de selles souvent liée à une constipation organique et/ou psychologique. ↩︎
  2. Voir « Incestes paternels : le difficile parcours des mères » sur le site de vie-publique.fr publié en 2021. ↩︎

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