Notes sur le festival Court’Échelle
Le festival Court’Échelle déploie sa 24ème édition du 26 mai au 2 juin 2026. Organisé depuis 2001 par l’association TéléSorbonne, cet événement a pour volonté de mettre en lumière les créations audiovisuelles étudiantes. Les films présentés sont déclinés en cinq catégories : animation ; clip ; documentaire ; expérimental ; fiction. La Jetée a été invitée à leur soirée presse, ce 21 avril.
Les lauréats fiction, animation et clip de l’année dernière ont été projetés. Le clip, Jardin d’hiver (Acacia), réalisé par Baïa1 a le mérite de croiser le cinéma et le collage, donnant lieu à des images à l’identité marquante. Le film d’animation, The Shyness of Trees2, mêle des très beaux dessins à un thème très classique, et traité de manière tout aussi typique (faire le deuil de son parent). Le film de fiction, De l’importance d’avoir 20 ans et 1 scooter à Paris3, vendu « sans message » par son réalisateur, déploie une errance insipide parce que reproduction pure et simple d’œuvres cinématographiques.
En somme, les lauréats – donc supposément les meilleurs des courts-métrages présentés – étaient d’une fadeur, sinon formellement, du moins narrativement, assez remarquable. Si l’esthétique de Jardin d’hiver avait le mérite d’être inventive, celle de The Shyness of Trees se contentait d’être techniquement impressionnante (mais la technique est un outil et il y manquait des idées) et celle de 20 ans et 1 scooter simplement lassante d’inutilité (quel intérêt à sublimer Paris, ville déjà belle et mille fois embellie ?). Les récits des deux derniers films ne poussaient pas l’originalité non plus, entre poussifs topiques et absence totale d’histoire à laquelle ne se substituait rien de formel, de politique ou d’atypique. Comment expliquer cette absence d’inventivité dans les films cinématographiques des étudiant·es, et donc possiblement des cinéastes à venir ?
Des films de commande
Le problème des films étudiants, c’est leur fréquente – voire constante – absence d’urgence. Lorsqu’ils sont réalisés dans le cadre d’études de cinéma, ils répondent à une commande, celle de l’université. On se retrouve alors souvent avec des films creux ou paradoxalement commerciaux.
Les écoles privées sont sans doute les pires de ce système. Payer donne le matériel, mais ni l’envie ni le discours qui font les bons films. L’impression d’être dans une formation de qualité – malgré l’absence de corrélation entre prix et valeur – donne en outre souvent lieu à des étudiant·es excessivement confiant·es et inaptes à la remise en question. Il est par ailleurs évident que, lorsque l’envie et le discours sont présents, il est plus que contingent de débourser de telles sommes uniquement pour un matériel qui en coûterait moins. La plupart des gens que j’ai interrogés dans un cadre personnel sur la pertinence de ces écoles ont défendu y trouver d’autres personnes voulant “faire du cinéma”, transformant alors les formations de cinéma en écoles de commerce dont la seule qualité est d’apprendre à réseauter.
Les universités et écoles publiques4 s’imposent alors comme alternatives pour apprendre à faire du cinéma. Elles se vantent pour la plupart d’être accessibles à toustes – sans tenir compte de l’argent qu’il faut pour consacrer plusieurs années à une formation si prenante et qui donne accès à des professions précaires. Une fois intégrées, qu’y apprennent les étudiant·es en cinéma ?
Il faut sans doute une formation pour maîtriser un matériel aussi technique que celui utilisé pour le 7e art. Les écoles publiques et universités consacrent des cours à cet apprentissage, ainsi que des leçons d’histoire et de théorie du cinéma. Pour valider la formation, il faut bien rendre un film ensuite. Le problème, c’est que le calendrier est court – un semestre ou une année – et que ce temps est employé à l’ensemble de la réalisation du film – de l’écriture du scénario au montage en passant par le tournage. Tout doit se faire vite. Cette rapidité encourage à conforter la forme à ce qui est maîtrisé – ce qui a été appris – et à bâcler le sujet. Il est forcément plus rapide d’écrire quelque chose de déjà vue que quelque chose d’originale et/ou d’intime. Les projets qui tiennent à cœur sont alors relégués à un “plus tard” imprécis. Et les films étudiants qui sont montrés, quant à eux, la plupart du temps, ont une forme lisse, presque publicitaire, et un sujet commun.
Mais rejeter la faute des mauvais films étudiants aux écoles plutôt qu’aux étudiant·es est une erreur. Les étudiant·es de cinéma, comme l’ensemble des sociétés occidentales, sont pour la plupart très attaché·es aux images, et sont ancré·es dans un imaginaire très libéral. En résulte des films qui ressemblent souvent à des portfolio Pinterest – négligeant non seulement une bonne partie du reste de la mise en scène tel que le travail sonore, mais empêchant surtout de considérer l’image comme un moyen au service du récit plutôt que l’inverse. Quant à l’histoire, elle manque souvent de réflexion et d’approfondissement dans les sujets abordés, quand du moins elle aborde des sujets. La faille des formations est de ne pas pallier cette dérive facile.
Comme les seuls cours théoriques dispensés sont des cours de cinéma, les étudiant·es sont conforté·es dans leur bulle autotélique. Le cinéma est trop envisagé comme une chose en soi, trop peu comme un média représentant le monde autant qu’il le modifie, impliquant une responsabilité de celleux qui le font. Il faut espérer qu’avec des séminaires de sociologie ou d’histoire de l’art, permettant un décentrement et une historicisation plus longue des productions cinématographiques, une bonne partie de ces dysfonctionnements serait résolue.
Un autre problème de ces films est qu’ils ne viennent plus d’une envie de cinéaste mais de l’exigence d’une université. Il y a de cela dans les systèmes de production classiques – le manque de temps, de moyen, les concessions – mais ces paramètres interviennent souvent après l’écriture du scénario, donc quand le sujet et la forme ont déjà été pensés. Ici, au manque de temps s’ajoute une crainte des étudiant·es d’assumer et d’engager un film atypique, risquant alors de ne pas valider leur année. Par ailleurs, le temps consacré par les étudiant·es à leurs cours et à leurs projets scolaires est un temps qui n’est plus disponible pour des projets personnels. On se retrouve donc avec un terrible paradoxe : alors que les étudiant·es en cinéma évoluent dans un cadre privilégié, à la croisée entre disponibilité temporelle et matérielle, et exemption d’exigence de rentabilité commerciale, iels ne prennent souvent aucun risque formel ou narratif.
Un obstacle insurmontable ?
Les écoles et universités de cinéma ne sont pas les seules formations d’art. En se penchant un peu hors du cinéma, on découvre des alternatives à explorer.
L’exposition 100% L’EXPO qui se tenait à la Villette du 8 au 26 avril 20265 réunissait ainsi les œuvres d’artistes contemporains de moins de trente ans et diplômé·es d’écoles supérieures d’art françaises depuis cinq ans ou moins. Parmi les œuvres présentées, nombreuses étaient étranges, belles, fascinantes, percutantes ; nombreuses témoignaient une forme et/ou un sujet qui avaient été pensés. Entre autres, les céramiques de Jordan Roger6, qui a grandi entouré de témoins de Jéhovah, ou les compositions de Julia Bonich7, qui détourne des objets d’enfants, offraient un rapport au monde inédit et percutant. Elles avaient une identité propre et semblaient répondre à une sensibilité particulière, voire à une urgence. L’art y était le moyen d’appréhender et de représenter le monde ; il n’était pas un rendu scolaire comme un autre mais une expression sensible et unique.
Sans doute les écoles de cinéma auraient intérêt à s’inspirer des méthodes d’autres formations d’art. En encourageant davantage les étudiant·es à réfléchir à ce qu’iels font, en consolidant les ponts entre les cours de théorie du cinéma et les ateliers pratiques, en laissant de la disponibilité et de la liberté, et en incitant à l’ouverture à d’autres arts et d’autres disciplines pour se décentrer de l’audiovisuel, elles permettraient peut-être l’éclosion de films moins vains et vaniteux.
Faut-il aller aux projections de Court’Echelle ?
La question mérite d’être posée, notamment parce que je viens de déprécier les films étudiants et que le festival y est consacré. Pourtant, la projection presse m’a surprise : la liberté et la prise de risque permises aux étudiant·es, si elle n’est visible qu’extraordinairement dans les films, infusait la programmation.
La déclinaison de catégories audiovisuelles témoigne ainsi d’une volonté d’ouverture de la définition de ce qu’est le cinéma. Les cinq formats sont appréciés à la même échelle, légitimant ainsi par exemple le clip au même titre que la fiction. La prise de position la plus intéressante des films projetés était d’ailleurs celle d’Acacia, rappeur du clip réalisé par baïa, qui a affirmé : « le travail d’un artiste est de créer quelque chose qu’on n’a pas vu ». C’est dans cette marge audiovisuelle que le festival a résonné. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec Apolline, programmatrice. Elle était pleine de la passion contagieuse, de l’engagement et de l’urgence qui manquaient dans les films qui avaient été projetés.
La présentation du festival ne projetait par ailleurs que quelques uns des films de l’année dernière, qui avaient été primés. Forcément, les films prenant le moins de risques sont les plus accessibles et les plus propices à plaire à un grand nombre. Les prix sont ainsi remis à ceux qui convainquent le plus de jurés, lissant les disparités d’opinions et invisibilisant les coups de cœur. Si les films étudiants sont en majorité décevants, ceux qui s’extirpent de cette futilité n’en sont que plus marquants. Les autres courts métrages de la sélection, on peut l’espérer, sont sans doute de ceux-là. Si le travail du festival doit se perfectionner et s’affirmer pour que soient mis en avant voire primés ces films, on peut être rassuré·es qu’il existe déjà.
Nous ne pouvons qu’espérer que cet effort ait déjà influé la programmation de cette nouvelle édition de Court’Echelle. Pour le savoir, il faut s’y rendre !
Alex Dechaune
- Chicago – JARDIN D’HIVER | directed by baïa ↩︎
- Court métrage de Sofiia Chuikovska, Loïck du Plessis D’Agentré, Lina Han, Simin He, Jiaxin Huang, Maud Le Bras, Bingqing Shu, 2024.
The Shyness of Trees – YouTube ↩︎ - Court métrage de Tanguy Malaterre, 2025. ↩︎
- Je ne considérerai pas pour ce dossier les rares écoles réputées, que l’ancienneté et la sélectivité placent à part. Leur pertinence reste à interroger, à l’instar de la Fémis dont le département Réalisation, peinant à former des cinéastes notables, est en marge des autres. ↩︎
- 100% L’EXPO | La Villette 25/26 ↩︎
- Jordan R̶o̶g̶e̶r̶ – Instagram ↩︎
- Julia Bonich – Instagram ↩︎







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