Jim Queen

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Un pour touze et touze pour un

FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Nicolas Athane,Marco Nguyen / Scénario : Nicolas Athane, Simon Balteaux, Brice Chevillard, Marco Nguyen / Production : David Alric, Arthur Delabays / Co-production : Cedric Iland, Bastien Sirodot / Musique originale : Kirosen / Direction du son : Thomas Bauduin / Effets Visuels : Clément Ducarteron / Coloriste : Grégoire Lesturgie /  Production : Bobbypills, uMedia / Distribution : The Jokers
Interprétation : Alex Ramirès, Jérémy Gillet, François Sagat, Shirley Souagnon

Année de sortie : 2026

Présenté à Cannes en mai 2026, et sorti dans la foulée en juin pendant le mois des Fiertés, Jim Queen est un film d’animation français rare dans le paysage médiatique contemporain. Porté par le duo de créateurs Marco Nguyen et Nicolas Athane, la dernière création du studio Bobbypills est un film chaud de ce premier mois d’été caniculaire. On y suit Jim Parfait, himbo aux 54 abdos, atteint d’une nouvelle maladie dont seul l’ingénu twink Lucien détient le remède. Cette maladie est loin d’être bénigne : elle transforme progressivement les hommes homosexuels en hétérosexuels. Le duo Jim et Lucien vont alors parcourir le tout Paris, peuplé de tous les archétypes de la communauté homosexuelle, pour sauver le monde gay. 

On doit à Bobbypills les séries d’animation Monsieur Flap, Les Kassos ou Peepoodo, réputées pour jouer avec les limites de l’obscène et de l’humour sexuel débridé. Jim Queen en est l’héritier humoristique, tant le film se rythme au gré des blagues de fesse, des liquides douteux et des dildos fièrement déployés. Satire orgiaque qui joue sur les clichés intracommunautaires pour dénoncer l’obscurantisme ambiant actuel, Jim Queen est une comédie sondant sa communauté pour la pousser à la lutte. L’existence d’un tel film créé par des homosexuels racontant leurs existences et le recul des droits LGBT réjouit. La création même de l’œuvre a été compliquée, les thématiques explicites n’ayant pas aidé la recherche de financement. La sortie en salle du film se voit comme un phénomène miraculeux. Les réalisateurs ont réussi à amener un film d’animation gay et lubrique en salles obscures, ouvert à tous les publics, qu’ils soient homos ou hétéros. La bulle marginale dans laquelle a été créé le film explose, Jim Queen se retrouve dans les plus grands festivals et les plus grands cinémas. Cette dynamique interpelle, tant le film défie les représentations consensuelles de l’homosexualité que nous propose habituellement le cinéma. Le fait que ce soit un film d’animation rend le phénomène encore plus rare quand on en connaît les difficultés de création et le travail que celles-ci requièrent. Ce déplacement d’une marge à la norme incarne les problématiques liées à la réception du film et aux représentations qu’il fait de la communauté homosexuelle. 

Il est difficile de bouder un film qui éjacule autant de positivité à la face de son·sa spectateur·ice. Malheureusement, dans un second temps, cette expérience démange et rend les yeux rouges. A trop placer les archétypes près de son public homosexuel parisien, Jim Queen ne fait que tendre un miroir déformant dont les dissonances avec la réalité crient et témoignent d’une vision étroite de la communauté par ses auteurs. Le film restreint son récit géographiquement, se permettant de multiplier les clins d’œil au gay Paris, à ses lieux et personnages. Cela amuse en premier lieu, quand on connaît le Rosa Bonheur, le Bear’s Den ou la Jeudi OK (changée en circuit party1 appelée Powerboys). Puis, cela questionne. Pourquoi les réalisateurs décident-ils de ne représenter que des lieux et des personnages issus d’une culture homosexuelle centralisée à Paris ? Ils limitent la représentation d’un monde, qu’ils définissent eux-même comme diversifié, à de simples traits de caractère imprimés à toutes les sous-cultures convoquées. Le questionnement que soulève ce portrait du monde pédé parisien est assez subjectif. J’évolue moi-même dans certains de ces lieux, auxquels j’associe une idée personnelle du public les fréquentant. Les blagues de Jim Queen compartimentant les sous-communautés viennent de cette tendance communautaire à généraliser les groupes d’hommes homosexuels par leurs pratiques culturelles et sexuelles. Le film incorpore ainsi avec un stylo grossissant les gym queens, les Bears, les sœurs de la perpétuelle indulgence, les kiffeurs, les fetishs, etc. Ce tour d’horizon nous montre alors certains de ces groupes dans une description didactique utile à un public hétérosexuel néophyte. Le récit se construit ainsi en étapes narratives, chaque chapitre correspond à un sous-milieu, ce qui soulève deux problématiques importantes : qu’en est-il des communautés qui ne sont pas représentées ? Et, pourquoi ces communautés ne se mélangent-elles pas ?

La première de ces deux questions appelle à la non-présence de certains groupes et de certains lieux communautaires. D’abord, le film limite son espace à l’intra-muros sans forcément représenter la banlieue comme étant un lieu d’existences gays, avec une culture et une manière de consommer relative. Pourtant, il y a des clichés à tirer de la culture LGBT de Montreuil, Pantin ou Saint-Denis. Ce centralisme du récit apparaît comme un détail en premier lieu, mais cache l’aspect grossier de la représentation de Nguyen et Athane des homosexuels. La grossièreté quand elle est motrice de satire peut être un bon moyen de caricature, à voir seulement dans quel but tourne-t-on à ce point en dérision les sous-communautés homosexuelles. Parce que le film segmente à la fois son récit et les types de personnages qui le traversent. 

Chaque sous-communauté est dotée de spécialités, d’aucun dirait de super-pouvoirs, qui font de leurs existences une spécialité individuelle au sein du groupe. Dans certains cas la caricature fait sourire, les Bears sont réellement des ours et le gaydar est un rayon x permettant de voir à travers les murs. Mais d’autres représentations capotent et offensent. A trop vouloir caricaturer, le film stigmatise des personnes qui n’ont pas besoin d’être encore plus marginalisées à l’écran. Il faut garder en tête que Jim Queen est à présent un des seuls films qui montrent certains aspects de l’homosexualité contemporaine. Le film est une porte d’entrée dans l’imaginaire collectif gay et hétéro pour certains groupes. Alors, les représentations des kiffeurs en caricature du Lacoste TN arabe et des fetishs en caricature nazi interrogent, là où la représentation des chemsexeurs débecte. Le chemsex est une pratique qui peut, dans certains cas, aliéner ses usagers. Les représenter par le dégueulasse et l’horreur rebute. Le portrait du chemsexeurs comme des goules inconscientes et dangereuses ne fait que marginaliser à l’écran une pratique déjà fragilisante pour les homosexuels. Le film se veut comme une union de toute la communauté, mais montre un biais de représentation. Plus les personnages s’éloignent d’une conception hétéronormée de leurs existences, plus ils sont représentés par la farce. En voulant représenter le monde homosexuel comme un cirque de freaks, les réalisateurs finissent par ne donner de la profondeur qu’à Jim la gym queen et Lucien le twink, aux dépens des autres tribes2 plus subversives. Ils verticalisent les rapports entre chacune des sous-communautés. Ce point de vue des réalisateurs sur la communauté témoigne d’un auto-centrement de leur vision. Leur bienveillance tangue à mesure qu’on s’enfonce dans le film et que la volonté de souder passe par la déshumanisation de son public. N’oublions pas qu’un tel film sera vu par tout type d’homosexuels, dont certains seront sûrement ravis qu’on les représente comme des animaux, des nazis ou des morts-vivants. 

On peut également questionner les absents. Où sont les gays de droite ? Pourquoi n’y a-t-il pas une scène Chez Mylène3 ? Ces derniers représentent pourtant une partie importante de la population homosexuelle. Certes, leur présence ne manque pas à l’aspect humoristique du récit. Pourtant, on déplore l’évitement de cet aspect de la communauté, surtout quand le film veut tourner l’obscurantisme à la dérision. En questionnant les représentations par la négative, une autre problématique de représentation apparaît. L’hétérosexualité prend une place importante dans le récit, puisque les hommes gays deviennent progressivement hétérosexuels. La manière de la montrer tend toujours à la parentalité (comme si il fallait forcément être hétérosexuel pour avoir des enfants) ou au football. D’ailleurs, cette obsession footballistique témoigne selon moi d’un archaïsme total quant aux moyens de faire des blagues sur l’hétérosexualité et sur la manière dont le récit ne considère même pas qu’un homosexuel puisse aimer le foot. Encore un détail, qui témoigne de la limite du film à représenter son milieu, comme s’il ne le connaissait finalement pas. La caricature gomme plus qu’elle n’exacerbe.

Jim Queen réussit, cependant, quand il réunit. L’assaut final du ministère fasciste unit toutes les communautés segmentées tout au long du film pour un final explosif. Les réalisateurs en profitent alors pour mélanger la communauté homosexuelle et en faire une masse dirigée contre l’ordre social conservateur. Ici, réside la contradiction du film : il rassemble tous les individus précédemment convoqués alors qu’il les a narrativement éloignés. Malgré la caricature de son milieu que fait le film, les réalisateurs témoignent d’un bon sentiment à vouloir bousculer les codes et en combattant l’injonction à l’hétérosexualité dans son final. Dommage qu’une telle menace, pourtant bien présente dans la communauté, ne soit pas subie et combattue par les autres lettres de l’alphabet. Lesbiennes ou transgenres ne sont pas incarnés dans cette lutte qui les concerne. La réalité veut quand même que la communauté ne soit pas segmentée à ce point. Les relations entre individus LGBT peuvent dépasser le stade de la propre sexualité et de l’archétype qu’on représente au sein de la communauté. Certes, le film se concentre sur la (trop grosse) place accordée aux gays dans la culture LGBT, mais il n’en fait pourtant pas une critique. La caricature amuse, mais in fine elle divise et écarte toute possibilité d’intersectionnalité. Le film est limité par ses manques de représentations qui méritaient elles-aussi la mise en scène de leurs clichés pour créer une masse plus riche et conséquente contre l’obscurantisme. 

La question globale que soulève Jim Queen, selon moi, est relative à son public. A quelle démographie s’adresse le film ? S’il se veut parler aux hommes homosexuels, pourquoi est-il aussi didactique et méprisant envers certains de ses personnages ? S’il veut s’adresser à la communauté LGBT dans son ensemble, pourquoi est-il aussi excluant et basique sur ses enjeux ? Plus je me questionne, plus je me dis que le film joue les clichés homosexuels pour un public hétérosexuel qui en connait les codes. Cela est sûrement lié aux restrictions de production qui ont donné un cadre en termes de représentation aux réalisateurs. Un film aussi coûteux en argent et en travail doit trouver son public. Alors, on le destine à une grande catégorie de spectateur·ices,  par la généralisation des existences LGBT présentées. Les réalisateurs mettent ainsi en scène les références à la communauté homosexuelle pour qu’on puisse les pointer du doigt dans la salle de cinéma. Même si certaines blagues font mouche, le sentiment principal qu’on ressent en sortant de la salle est dissonant. Le film est pédé, c’est le moins de le dire, il transpire le poppers. Pourtant, il est passé à dix miles au-dessus de ma tête, sans bouger ma perruque d’un iota. En s’affiliant moins au Stonewall Inn qu’au Tata Burger4, le film frustre. A vouloir plaire à la majorité, il n’est qu’un discours libéral d’une union communautaire fantasmée contre un oppresseur bien trop peu consistant. Jim Queen ne fait rien avancer, il ne fait que répondre à son temps par son décorum trop vissé et centriste pour être radical. Il met le pied dans la porte sans la défoncer à coups de bélier. Alors, Jim Queen est un film que la communauté LGBT rate. On est passé à côté d’un film fun qui insuffle un humour envers la communauté et pour la communauté. Malheureusement, le film se restreint à servir un discours convenu, qui tente la subversion sans jamais s’y soumettre. L’emballage séduit, le film a dépassé les 200.000 spectateur·ices, mais le bonbon manque de consistance. Cela nous prouve seulement à quel point on est affamé·es de récits LGBT de bonne facture issus de la communauté. On rêve alors de comédies plus poussées, de drames moins misérabilistes comme savent le faire certain·es de nos auteur·ices contemporain·es (Alain Guiraudie, Alexis Langlois, Pierre Creton, entre autres) et de films grand public qui ne servent pas un agenda réducteur comme le fait celui-ci. Personnellement, je projetais en Jim Queen la possibilité d’un Scott Pilgrim5 (encore plus) homosexuel qui aurait construit un univers plus riche et foisonnant, à l’image de notre communauté. On peut et on doit faire beaucoup mieux que Jim Queen, sans avoir à tirer dans nos  propres pieds, n’en déplaise aux foot fetishs.

Andéol Ribaute
Flop à jus

  1. Le terme “circuit party” désigne en général un évènement festif homosexuel, dont le public est souvent musclé et torse nu. ↩︎
  2. Dans la hook-up culture homosexuel, le physique d’un homme définit sa tribe. Le film évoque les twinks, minces et élancés, mais on y retrouve les bears, les otters, les twunks et plein d’autres catégories physiques. ↩︎
  3. Chez Mylène est un bar situé sur le boulevard Bastille, proche du bassin de l’Arsenal, connu pour son public très peu diversifié et son ambiance macroniste. Peut-être la Powerboys en fait-elle l’image dans Jim Queen ? ↩︎
  4. Tata Burger est un restaurant situé 54 rue Sainte-Croix de la Bretonnerie dans le 4e arrondissement de Paris, connu pour ses burgers en forme de pénis. ↩︎
  5. Scott Pilgrim est une série de comics écrite par Brian Lee O’Malley, construite en 7 étapes correspondant à des antagonistes du personnage principal. Alors que l’univers de base est plutôt réaliste, l’auteur incorpore une dimension fantastique, notamment en donnant des super-pouvoirs à ses personnages. ↩︎

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