Envie de canner

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La Jetée sera en partie présente au Festival de Cannes 2026, qui s’ouvre ce 12 mai, l’occasion pour la rédaction de partager ses attentes, ses désintérêts et ses constats. Les cinéastes de cette 79e édition semblent traduire l’instabilité politique actuelle par un intérêt tantôt pour une Histoire sombre et spectaculaire, tantôt pour une cellule familiale en crise. 

L’édition 2025 du Festival de Cannes avait témoigné d’une difficulté des films présentés en compétition à faire politiquement du cinéma : didactisme et gros sabots (Deux procureurs, Un simple accident, Les Aigles de la République), cynisme et cruauté (Eddington, Sirāt) ou maintien du statu quo (Dossier 137) étaient de mise. Seuls les détours narratifs pris par L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho et The Mastermind de Kelly Reichardt permettaient, au travers d’une mort hors-champ et d’une arrestation imprévue, de rappeler les spectateur∙rices à la violence meurtrière des systèmes politiques qui sont les nôtres. 

Les films en sélection officielle de cette année semblent eux convoquer cette violence à travers les grands conflits du XXe siècle. On devine ainsi que l’étude de la masculinité et de son rapport au pouvoir sera au cœur de Coward de Lukas Dhont, centré sur la rencontre de deux hommes dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Pawel Pawlikowski, dans Fatherland, proposera de son côté une exploration de l’Allemagne post-nazie, éclatée et en ruines, par l’écrivain Thomas Mann, accompagné de sa fille. Près de cinquante ans après sa Palme d’or pour Le Tambour, Volker Schlöndorff présentera quant à lui Le Bois de Klara dans la section Cannes Première. Le long métrage, construit autour d’une maison proche de Berlin qui traverse l’Allemagne du siècle dernier (nazisme, réunification), n’est pas sans rappeler le dernier Prix du jury du Festival, le prometteur Les Échos du passé de Mascha Schilinski, reposant sur un dispositif similaire qu’il s’agira ni de répéter, ni d’alourdir. 

Néanmoins, ce goût pour la grande Histoire se manifeste particulièrement cette année par la présence de récits mettant en scène les questions de collaboration et de résistance sous l’occupation nazie : le biographique Moulin de László Nemes ou encore La Troisième nuit de Daniel Auteuil, centré sur Gilbert Lesage, jeune fonctionnaire du Service Social des Étrangers défiant la bureaucratie vichyste. Si la popularité du sujet (et de son « Aurais-je collaboré ? Aurais-je résisté ? ») fait sens à une époque où le tout un chacun est amené à se positionner face à la résurgence des politiques racistes et xénophobes en Occident, l’inquiétude pointe également. En effet, en mars dernier, le droitier Les Rayons et les Ombres du droitier Xavier Giannoli troublait par le portrait empathique qu’il proposait de Jean Luchaire. L’amour pour sa fille et sa condition souffrante (le pauvre patron de presse est tuberculeux) prenaient ainsi le pas dans la fiction sur ses actions collaborationnistes (mais comprenez l’époque et les hommes sont complexes…). 

Il appartiendra aux cinéastes en présence de rompre avec cette absconde tendance cinématographique pour le « ni tout à fait noir, ni tout à fait blanc », afin de poser un réel regard politique sur la période, loin de toute logique réhabilitatrice. Si l’on accorde peu de confiance à Antonin Baudry pour proposer autre chose qu’une fresque spectaculaire et enorgueillie dans La Bataille de Gaulle (sobrement sous-titré L’Âge de fer), l’impatience croît néanmoins pour Notre salut d’Emmanuel Marre, dont le premier long métrage Rien à foutre, co-réalisé avec Julie Lecoustre, captait sans lourdeur l’aliénation au travail de Cassandre (Adèle Exarchopoulos), hôtesse de l’air pour une compagnie low-cost. 

La seconde modalité narrative qui semble caractériser la monstration de la violence cette année est celle du cadre familial et de sa mise à l’épreuve. L’enfant, à l’image du dernier Festival de Cannes, apparaît ainsi comme la figure permettant de lever le voile sur la faillite des adultes et de leur modèle d’organisation sociale. On se souvient par exemple des enfants victimes de l’obstination d’un père (Sirāt), du comportement incestueux d’un oncle (Les Échos du passé) ou d’un prédateur sexuel (Renoir). Dans cette lignée, l’intrigue de Gentle Monster de Marie Kreutzer semble pointer vers la question pédocriminelle (une mère de famille cherche la vérité sur son mari récemment arrêté et dont on a saisi l’ordinateur). Dans Fjord de Cristian Mungiu, la famille conservatrice Gheorghiu sera objet de tous les regards après la découverte d’ecchymoses sur le corps d’une de leurs filles. 

Le contrepoint d’un corps enfantin malmené et menacé trouvera alors peut-être alors forme dans celui d’une figure paternelle dominante et égoïste, à l’image du chef d’entreprise fragilisé et père de famille de Minotaure d’Andreï Zviaguintsev. Rodrigo Sorogoyen met en scène dans L’Être aimé un réalisateur reconnu, qui fait tourner dans son film sa fille, auparavant délaissée. On sent ici pointer la tentation, après le conflit, de présenter une cellule familiale retrouvée et apaisée, puisqu’il est ici question de rétablir une possible « valeur sentimentale » entre père et fille. À cet enjeu s’ajoute la nécessité pour ces films de ne pas résumer la violence (envers les enfants) à son efficacité narrative (suspense et secrets à percer) et à une forme de gratuité déplacée. 

À l’inverse, nombre de longs métrages de la compétition semblent présenter un décentrement bienvenu et une nouvelle manière d’explorer et d’envisager le lien à l’autre : entre une directrice d’EHPAD et une patiente dans Soudain de Ryūsuke Hamaguchi, entre une mère de famille et une écrivaine dans La Vie d’une femme de Charline Bourgeois-Tacquet. Il sera même question de manière plus surprenante de dialogue entre parents et humanoïdes dans Sheep in the Box d’Hirokazu Kore-eda, entre un créateur et ses personnages dans Autofiction de Pedro Almodóvar ou obscurément dans L’Inconnue d’Arthur Harari, un photographe se retrouvant dans la peau de la femme sujette de son obsession. 

La quête de renouveau, attendu après plusieurs éditions marquées par un cinéma parfois balourd et centré sur lui-même (on se méfie ainsi des Histoires parallèles d’Asghar Farhadi), sera peut-être satisfaite du côté des films queer du festival. On attend ainsi avec impatience le retour de réalisateurs confirmés comme Ira Sachs (The Man I Love) et à confirmer (Lukas Dhont auquel on a beaucoup reproché un cinéma trop cruel dans sa représentation des vécus LGBT+). Notre enthousiasme sera également de mise pour les premières sélections cannoises de Javier Ambrossi et Javier Calvo (La bola negra), de Marine Atlan (La Gradiva), de Nicolas Athané et Marco Nguyen (Jim Queen) et de Jane Schoenbrun (Teenage Sex and Death at Camp Miasma). Ces films annoncent une manière singulière de convoquer et de questionner le désir : vertige de lycéen∙nes en voyage scolaire à Pompéi, nouveau virus qui transforme les homosexuel∙les en hétérosexuel∙les ou encore frénésie psychosexuelle entre une réalisatrice queer et son actrice. 

Enfin, il faudra être une fois de plus attentif non pas aux films présentés en compétition officielle (malgré les très désirés Hope de Na Hong-jin et Paper Tiger de James Gray) mais aux sections parallèles de celui-ci, avec en haut de l’affiche Roma Elastica de Bertrand Mandico (Séances de minuit) et Le Journal d’une femme de chambre de Radu Jude (Quinzaine des cinéastes). Le nouveau film de Bruno Dumont, Les Roches rouges, présenté en séance spéciale à la Quinzaine, est également attendu, après le mitigé L’Empire, film au propos lourdement conservateur, qui avait épuisé le dispositif cinématographique de P’tit Quinquin

Espaces propices aux cinéastes confirmé∙es et à la radicalité un peu trop affirmée pour la compétition officielle, les sections parallèles sont aussi l’endroit où le jeune cinéma français s’offre dans sa plus grande originalité. À Laurent dans le vent de Léo Couture, Mattéo Eustachon et Anton Balekdjian, succédera peut-être Barça Zou, premier long métrage de Paul Nouhet. Les deux films, au-delà de leur présentation à l’ACID, auront en commun de questionner les affres de l’adolescence et de l’âge adulte, entre difficulté du passage de l’un à l’autre et goût pour l’errance et l’oisiveté. 

Jean-Baptiste Roux

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