Chaud-froid
FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Cristian Mungiu / Scénario : Cristian Mungiu / Production : Tudor Reu, Andrea Berentsen Ottmar, Dyveke Bjørkly Graver, Katrin Pors, Jussi Rantamäki, Sean Wheelan / Musique originale : Kaspar Kaae / Direction de la photographie : Tudor Vladimir Panduru / Direction du son : Constantin Fleancu, Pietu Korhonen, Kristian Eidnes Andersen / Décors : Simona Pădurețu, Marius Winje Brustad / Costumes : Kirsi Gum / Production : Mobra Film, Why Not Productions, Eye Eye Pictures, Film i Väst, Garagefilm International, Snowglobe, Aamu Film Company, France 3 Cinéma / Distribution : Le Pacte, NEON
Interprétation : Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli, Vanessa Ceban, Jonathan Ciprian Breazu
Année de sortie : 2026
Fjord, inspiré d’une histoire vraie, remporte la Palme d’or en 2026, le prix principal du Festival de Cannes. Cette distinction honorifique est déjà la seconde du cinéaste, Cristian Mungiu, ce qui devrait augurer un film empreint de talent. Le film suit une famille formée d’un père roumain et d’une mère norvégienne, adeptes d’une religion très stricte, d’orientation évangélique (représentant moins de 5 % de la population de la Roumanie en 2022). Ceux-ci s’installent en Norvège, où les droits des enfants occupent une place très importante dans le cadre législatif. Une enquête ouverte à l’école sur la base d’un potentiel abus physique sur des élèves de la part de leurs parents les plonge dans un procès au cours duquel ils risquent de se voir retirer leurs enfants. L’histoire a été virale dans les médias du monde entier au cours des années 2015-2016.
Selon une interview du réalisateur, le scénario a pour vocation de montrer que, en essayant de défendre certaines communautés dites « bonnes », on risque de discriminer d’autres, celles-ci étant « mauvaises » parce que leurs valeurs ne coïncident pas avec celles de la société. Bien qu’il ambitionne de mettre en lumière un sujet sérieux et insuffisamment débattu dans la société actuelle, le film manque sa cible. Trop d’artifices de suspense et de pistes secondaires détournent l’attention du sujet principal et transforment le récit en un thriller déroutant.
Mungiu utilise des plans-séquences étirés, dont certains s’attardent dramatiquement sur les micro-accès de colère du père, Mihai Gheorghiu (Sebastian Stan). Par exemple, lorsqu’il lance furieusement une hache avant d’entrer dans la maison, cela éveille une suspicion sur ce qui se cache sous sa façade calme et plutôt rationnelle. La cause des ecchymoses de la jeune fille est elle aussi laissée incertaine ; nous recevons plusieurs pistes, mais aucune n’est convaincante. Il en va de même pour la fuite de la famille au crépuscule vers le Danemark, en emmenant de force les enfants. En tant que spectateur·ice, on devrait être amené·e à remettre en question le fondement de l’enquête : la frontière entre la maltraitance et les fessées occasionnelles, une frontière essentiellement culturelle et qui n’est pas réglementée de manière assez granulaire par la loi. Non seulement le film ne rend pas ce point explicite, mais il prend une tournure mystérieuse. Il laisse croire que le dilemme principal est l’enquête elle-même : les parents sont-ils vraiment coupables, sont-ils de vrais bourreaux ?
Pour un·e spectateur·ice issu·e d’une culture où le concept de fessées occasionnelles n’existe pas, le film pourrait être perçu comme un thriller scandinave bizarre, une histoire de fanatiques religieux qui s’installent dans la taïga et finissent par kidnapper leurs propres enfants.
L’œuvre met l’accent sur les conflits entre adultes, exploitant beaucoup moins l’agressivité réelle subie par les enfants et ses effets. Un parallélisme est tenté avec la famille norvégienne voisine, celle du directeur de l’école – parfaite en apparence – dont le film esquisse les névroses. Lors d’une scène, le père s’énerve et frappe du poing sur la table de la cuisine : la colère ne constitue pas une infraction en soi. Seule la violence physique est jugée et punie. Or, les enfants peuvent être tout aussi impactés par d’autres formes de maltraitance. C’est le cas de Noora, la jeune fille norvégienne, qui est montrée s’ouvrant les veines par manque d’affection, alors qu’elle semblait trouver un certain apaisement auprès des enfants roumains.
C’est pourtant dans la critique de la violence institutionnelle de l’État que se niche l’ironie la plus féroce du scénario : en faisant dire à la directrice de la protection de l’enfance que seule la force de la loi a pu éduquer Mihai, le film montre comment l’institution retombe, sans le vouloir, dans la forme de violence éducative qu’elle prétend combattre.
En voulant ménager le suspense tout en embrassant un débat de société complexe, Fjord souffle constamment le chaud et le froid. Malgré la maîtrise formelle de Mungiu et l’intensité de ses comédiens, le film s’égare à mi-chemin entre la charge institutionnelle et le thriller psychologique.
Andreea-Carina Deaconu







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