Exorcismes inversés
FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Gessica Généus / Scénario : Gessica Généus / Production : Jean-Marie Gigon, Gessica Généus, Anton Iffland Stettner, Lilian Eche, Christel Henon, Sylvain Corbeil / Direction de la photographie : Nicolas Canniccioni / Décors : Nathania Périclès, David Charlier / Costumes : Myrielle Pierre Charlier, Naïke Lafleur / Montage : Martial Salomon / Production : SaNoSi Productions, Ayizan Production, Stenola Productions, Bidibul Productions, Metafilms / Distribution : Pyramide Films
Interprétation : Gessica Généus, Beonard Monteau, Edouard Baptiste, Melissa Mildort,
Kevin Mesidor
Année de sortie : 2026
Le nouveau film de Gessica Généus s’ouvre sur la mer, celle de la côte de Jacmel, au sud d’Haïti. Allongée sur le rebord d’un muret apparaît Marie-Madeleine, perruque rouge vissée sur la tête, dont le son des vagues semble accompagner le repos. La scène suivante, à l’image du film, vient rompre l’harmonie apparente du lieu : Marie-Madeleine vient d’avorter et est accompagnée à l’hôpital par Joseph, inconnu taiseux et impuissant face à une institution qui refuse la jeune femme aussi bien par manque de moyens que par conservatisme moral.
On le comprendra lors de sa remise sur pied : Marie-Madeleine est prostituée et la violence de son travail (clients agressifs, risques sur l’état de santé) coexiste avec la solidarité entre femmes et l’espace de liberté qu’accueille aussi le bordel. L’existence de Marie-Madeleine est souterraine et marginale, dans un pays où l’intégrisme religieux règne en maître, comme dans une des premières scènes de ville où pancartes, signes et slogans à la gloire de Jésus envahissent le cadre.
Autre manifestation concrète du phénomène, une nouvelle église évangélique s’installe en face du bordel de Marie-Madeleine. Le nouveau pasteur, personnage purement diabolique, se met ainsi en tête de fermer le lieu. Les affrontements réguliers entre les deux clans désormais formés peuplent alors le long métrage. Seule une camionnette de l’État, distribuant gratuitement des repas, interrompra brièvement une confrontation, suggérant la précarité commune qui frappe le peuple haïtien et l’incapacité des pouvoirs publics à n’être qu’un aumônier, incapable d’apaiser les tensions du pays.
Autour de ce petit théâtre, Marie-Madeleine retrouve Joseph que le hasard de la fiction a fait fils du pasteur. En écho à Roméo et Juliette, une histoire d’amour empêchée semble se dessiner entre les deux. Joseph, coi et engoncé dans sa chemise bretellée et boutonnée jusqu’au col, découvre une existence interlope qu’il, au-delà de la photographier, apprend doucement à désirer.
En effet, si Joseph est attaché à la communauté évangélique, elle aussi peuplée de rituels dont Généus filme la communion, il demeure prisonnier de son dogme, de son père et de sa violence. L’une des plus belles scènes du film voit alors, dans une sorte d’exorcisme inversé (Joseph se libère du mal religieux qui le possédait), le jeune homme s’abandonner à la danse et la musique autour d’un feu réunissant les travailleuses du sexe, homosexuels et marginaux en tout genre de la ville. Le corps droit et tendu devient pur mouvement, pure sensation.
Un décentrement commence à s’opérer, on délaisse un temps Marie-Madeleine pour épouser les dilemmes et la renaissance de Joseph, le personnage semblant dicter à la cinéaste et à sa caméra une nouvelle voie à suivre. Le long métrage, sans que rien (ou presque) ne le laisse présager, se confronte alors brutalement à la question queer. Elle irrigue d’abord la mise en scène, d’une liberté de ton appréciable, entre ralentis et incrustation surprenante (Marie-Madeleine dansant sur des images en plan aérien d’Haïti). Elle saisit également les personnages avec l’idée centrale et forte, qu’à l’inverse d’une perversion occidentale, la subversion sexuelle et de genre, la joie qu’elle porte en elle, est profondément haïtienne, ancrée à la terre et à sa culture. La religion et l’homophobie, en reflet, sont, elles, les éléments corrupteurs, abrasifs, importés et occidentaux du récit, dont il s’agit de s’émanciper. Ainsi le titre du film n’est-il pas tant une référence religieuse qu’une référence intime, Marie-Madeleine tirant son nom de sa grand-mère suicidée noyée, après le meurtre de son amant par une milice, et qui revient à la surface dix ans après son engloutissement. Le film s’en amuse, Jésus, lui, n’a tenu que trois jours.
Le film culmine enfin dans une scène de carnaval, véritable repentance où corps et désirs se libèrent. Ce qui habite Marie-Madeleine apparaît enfin au grand jour, avant qu’immédiatement le réel ne vienne se rappeler aux personnages, dans une brutalité des plus terribles. Grâce au récit et à la légende (photographique, dessinée), on peut seulement espérer échapper à la tristesse, afin de, pourquoi pas, sortir à nouveau la tête de l’eau.
Jean-Baptiste Roux







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