Les Roches Rouges

5–7 minutes

Nos articles peuvent contenir des spoils.

Aux reflets noirs

FICHE TECHNIQUE

Réalisation : Bruno Dumont / Scénario : Bruno Dumont / Production : Joaquim Sapinho, Marta Alves, Fiorella Moretti / Musique originale : Laia Torrents Carulla / Direction de la photographie : Carlos Alfonso Corral / Direction du son : Bernat Fortiana Chico / Costumes : Yara Jerónimo / Montage : Bruno Dumont / Production : Rosa Filmes, Tessalit Productions / Distribution : Les Films du Losange
Interprétation : Kaylon Lancel / Kelsie Verdeilles / Louise Podolski / Mohamed Coly / Alessandro Piquera / Meryl Pires
Année de sortie : 2026

Le retour de Bruno Dumont au cinéma se fait à contrepieds de sa lancée filmographique. Pour rappel, il nous avait laissé avec un Empire désarmé, qui n’avait d’agréable que la présence du regretté Bernard Pruvost et de son compère Philippe Jore, et dont le discours boomer noyait la farce et l’imagerie space-calaisienne dans une bouillie trop cuite. 

Il faut dire que Bruno Dumont n’est pas un cinéaste dont je raffole personnellement. De La vie de Jésus à France, la balance entre sa poésie décalée et la cruauté de ses récits me semble toujours disproportionnée. Pourtant, je ne peux m’empêcher de voir le geste cinématographique de Bruno Dumont enrichi par les personnages qui le construisent. La découverte précoce de P’tit Quinquin, à une heure très américaine de la construction classique de ma cinéphilie, m’a déclenché une affection-aversion envers son cinéma et m’a surtout fait découvrir qu’un film est loin d’être un perceptible en tant que lui-même. Si L’Humanité est pour moi un film incontournable, c’est surtout pour son ambiance lugubre que pour son contenu narratif. Au fil de mes découvertes, Dumont a alors toujours représenté une épreuve. Ses films ont toujours eu une réception conflictuelle en moi. Jamais un visionnage n’a mené à une satisfaction totale. La caricature, le Nord et les migraines de ces récits ont toujours été objet à résistance dans mon cœur. Comprenez donc que je suis rentré à reculons dans la salle de cinéma pour découvrir Les Roches Rouges. 

Bruno Dumont déménage. Il quitte son habituel Pas-de-Calais pour le troquer contre une non moins minérale Côte d’Azur. Il choisit alors les calanques d’Anthéor de Saint-Raphaël comme théâtre de sa comédie romantique. Ou est-ce un western ? Un film de bande ? De vengeance ? 

On suit un groupe d’enfants de 5 ans, composé de Géo principalement, accompagné de Rouben et Manon. Ils passent leur été au pied du pont d’Anthéor, en conduisant leurs petites voitures électriques et en grimpant surtout les éponymes roches rouges pour plonger dans l’azur scintillant de la Méditerranée. Sur ces pentes arpentées, Géo va rencontrer Eve, et ils vont s’aimer comme on aime à l’âge de cinq ans. Mais Eve est déjà en couple avec le terrible B, qui n’hésite pas à cogner au lieu de discuter. Une histoire bien classique pimentée par son cadre, ses protagonistes et sa mise en scène. 

On demande ici à des enfants qui n’ont même pas atteint la classe de CP d’incarner des archétypes dramaturgiques vieux de 1000 ans tout en les filmant au plus près de leur naturel. Évidemment cela soulève des questions éthiques quant à la représentation de l’enfance. En général, au cinéma, l’enfant est un personnage secondaire qui exhausse les relations principales des adultes. Rares sont les exemples de film s’organisant presque exclusivement autour de personnages qui n’ont pas encore fait tomber une seule dent de lait. On peut penser à Un Monde de Laura Wandel qui questionnait le harcèlement scolaire à hauteur d’enfant, mais en l’encadrant par le personnage du père ou de l’institutrice. En faisant jouer l’amour et la violence à ses interprètes, Bruno Dumont tient une grande responsabilité artistique dans la représentation des corps de ces derniers. Pourtant, son dispositif naturaliste donne aux enfants une individualité et une consistance cinématographique telle que la caméra ne domine jamais les chétifs interprètes. Le cinéaste filme l’intime comme le conçoit un enfant. Les étreintes joue contre joue témoignent d’un amour infini aussi éphémère qu’un souvenir d’enfance. On n’a pas besoin de plus. Le monde des Roches Rouges est aussi épuré que celui des enfants où il est aussi simple de se faire des ami·es que des ennemi·es. 

Le film de Bruno Dumont tient à la tension entre la simplicité dramaturgique et la complexité de son univers. La poésie apparaît dans l’imprécision des interprètes. Les tics, les manières de nager ou de toiser l’autre caractérisent l’essence des interprètes, qui jouent moins que Dumont s’amuse à mettre en scène leurs détails comportementaux. Ainsi, bien conscient de leur inconscience, le cinéaste filme des enfants qui jouent une histoire universelle jadis réservée aux adultes. Le romantisme et la violence de cette dernière ne sont pas atténués. En réalité, Bruno Dumont crée un jeu d’échelle entre les protagonistes, leur histoire et le décor dans lequel ils évoluent.

Les Roches Rouges est un film maquette, où les personnages rendent vie aux figurines inanimées des jouets d’enfant. Le paysage place, fond et noie les personnages dans le décor. C’est encore un jeu de Bruno Dumont. Il alterne la hauteur et la distance de sa caméra sur ses sujets, comme il joue avec le ton de son pastiche de comédie romantique. En mettant sur un pied d’égalité les pics rocheux et les sentiments de ses personnages à la caméra, il agrandit une petite histoire d’amour et en fait un récit presque mythologique. D’une certaine manière, Dumont n’a pas peur de l’épique quand il en vient à raconter un quotidien enfantin loin des adultes. Ceux-ci relèvent d’ailleurs d’un fantasme extraordinaire par les personnages, qui les perçoivent comme des animaux surplombant incapables de pénétrer dans leur monde. La mère d’Eve, le personnage adulte le plus présent du film, représente plus un détail social de la vie de sa fille qu’une source de conflit pour les aventures des enfants. Le personnage du grand-père d’Eve nous dévoile plus sur les sentiments de Géo et Eve. Il témoigne de l’incompréhension de l’asymétrie des sentiments des adultes. La naïveté du regard d’Eve sur son grand-père transperce plus de violence que n’importe quelle scène de bagarre entre les enfants. Le monde adulte est ici un modèle de reproduction et d’amusement, qui assombrit la gaieté des enfants qui le reproduisent. 

Le film, d’apparence simpliste, révèle dans ses nuances la complexité cruelle de la confusion enfantine. Il sonde par l’épuré, de l’enfance et de sa mise en scène, la vérité organique des sentiments. L’essence poétique du film tient à la fragilité universelle de l’affection, captée par l’œil bienveillant et joueur de son réalisateur.

Dumont a désaxé son cinéma et ma sensibilité en a fait autant. Les irritations habituelles ont muté en caresses impromptues. De son théâtre ludique et cruel, surgit une beauté irrégulière qui fait de son film un immanquable de cette rentrée. Il rappelle les fondements universels de la sensibilité humaine. Ouvrir son âme à l’autre, être frappé par la foudre d’un coup de cœur sont ici des épreuves autant pour les personnages que pour un simple spectateur jusqu’ici réfractaire. Les Roches Rouges rappelle que la curiosité paie et peut transpercer un cœur de pierre d’une grâce inattendue. Parce que parfois le cinéma, c’est oser le plongeon sans idée de la profondeur de la mer en contrebas.

Andéol Ribaute

Hyperballad de Bjork est ma chanson de karaoké.

Réponds et partage anonymement ton point de vue sur la question ! Peut-être que l’auteurice te répondra…

Intéressé·e ? N’hésite pas à découvrir nos publications récentes !