Gros bébéw
FICHE TECHNIQUE
Réalisation : Jordan Firstman / Scénario : Jordan Firstman / Production : Alex Coco, Galen Core, Michael Bloom, Ryan Heller / Musique originale : Cristobal Tapia de Veer / Direction de la photographie : Adam Newport-Berra / Décors : Stephen Phelps / Costumes : Emily Costantino / Montage : Taylor Levy, Sofia Subercaseaux/ Production : Tropics Studios Production, Stay Gold Features / Distribution : Metropolitan
Interprétation : Jordan Firstman, Reggie Absolom, Diego Calva, Cara Delavigne, Miss Benny, Colleen Camp, Kirby Howell-Baptiste
Année de sortie : 2026
Un des meilleurs films de Cannes cette année traite d’une impasse juridique liée à l’aide sociale à l’enfance, d’un adolescent qui ne vit pas dans son pays d’origine et dont la relation conflictuelle avec son environnement familial perturbe son séjour à l’étranger. Ce n’est évidemment pas de Fjord dont nous parlons mais du premier film de Jordan Firstman, Club Kid, dont la notoriété s’est construite de festival en festival depuis mai, faisant de lui le film coqueluche indépendant de cette dernière partie de l’année.
Gueule de nuit
On avait spirituellement laissé Jordan Firstman à une époque où il était en promotion d’I Love LA et d’English Teacher, des séries appartenant à cette nouvelle vague de séries d’humour relatable jouées par des queerbaiters et des nepos baby à la Overcompensing ou Adults (il parait qu’elles sont bien, je vais tune in un jour). Il a su se créer une image de cool kid un peu détestable directement héritée de sa personnalité d’influenceur, prouvant même que la culture Internet n’est comprise que par son milieu et a du mal à intégrer la vie des tapis rouges (cf Fatima n’a pas sa place sur les tapis rouges). Mais, il ne faut pas oublier que derrière un m’as-tu-vu décomplexé de l’acteur-réalisateur se trouve une sensibilité caustique qui peut payer. C’est en partie grâce à sa persona mise à l’œuvre dans le film de Sebastian Silva, Rotting in the Sun, que cette comédie a su brûler où il fallait, en s’attaquant aux rapports de classe et aux artistes-influenceurs de notre temps.
Ici, l’ivresse des premières minutes de Club Kid donne une continuité à la frénésie de Rotting in the Sun. Les personnages de Jordan Firstman se ressemblent presque par leurs modes de vie. Cependant, là où Sebastian Silva s’abandonnait à la confusion du sens et au nihilisme, Firstman choisit de plonger dans la douceur d’un milieu rugueux.
Des bulles enterrées dans la jungle
Peter (Jordan Firstman) est un jet-setteur new yorkais comme on n’en fait plus. Il vit de drogues et d’eau pas très fraîche, vivant une vie entre ivresse nocturne et gueule de bois diurne. C’est un homosexuel vétéran qui a un jour eu la fantaisie de procréer dans une partie de fesses dont il n’a qu’un souvenir très flou. Ce désagrément viendra plus tard défier son chaos quotidien sous la forme d’Arlo, son fils, enfant d’une enculée conception, abandonnée outre-atlantique par sa mère londonienne. Peter est alors obligé d’adopter Arlo et, avec lui, la construction progressive d’un environnement sain pour leur relation.
On va dire qu’Arlo ne donne pas en lui-même une tâche ardue à Peter. Le préadolescent est créé comme l’enfant idéal de ce dernier. Il est curieux, drôle, et par-dessus tout DJ (waw). L’identification est alors limpide tant les deux mondes se comprennent rapidement. Les bienfaits de la rencontre avec Arlo s’accompagnent d’un changement de mode de vie pour Peter, qui entreprend alors l’optique d’adopter réellement son fils et en devenir responsable aux yeux de la loi et de son monde. Oscar (Diego Calva), travailleur social à l’écoute, beau et — tiens, tiens — homosexuel, vient régulariser la situation d’Peter et d’Arlo. Il deviendra rapidement le troisième membre de la famille, Jordan Firstman se donne ainsi l’amant et le fils idéal à l’écran.
Le film n’est cependant pas une projection narcissique de Jordan Firstman. Son personnage transmet même une image assez authentique de l’homosexuel moderne. Peter se complait à se détruire. Il s’adore et s’abhorre infiniment. Incarnant l’individualité du PD persuadé d’être le centre d’un monde qu’il déteste, sa vision de soi évolue avec la confrontation à la vérité collective du monde. Dans Club Kid, le milieu dans lequel se meuvent les personnages oscille dans ce paradigme entre auto-adoration et auto-détestation. La théâtralité de la culture homosexuelle est filmée avec autant de tendresse que d’ironie. De New York à Paris, il y aura toujours une pédale pour réciter le discours de Nicky Minaj aux VMA 2015 alors qu’on fait un bad-trip. La boucle solitaire de la vie homosexuelle, la mélancolie de l’envie et la volonté de se différencier d’une matrice hétérosexuelle transpire dans le personnage de Peter. Pourtant, ce dernier est maintenant père impromptu, statut hétéro-normé au possible, et il s’émancipe de sa noirceur par l’imitation boiteuse de la famille nucléaire qu’il joue avec Oscar et Arlo. Peter se range, il se met en retrait d’une culture marginalisée par ses pratiques et ses adeptes. On pourrait même croire qu’il renie ce monde, Firstman crée un réel moment de désaffiliation à la culture festive communautaire1. Ce monde qui est si charmant pour les protagonistes les noie d’ailleurs dans une scène de club étouffante, dont on pourrait douter de l’intensité émotionnelle puisqu’elle se joue sur Crank de Slayyyter. Cette chanson fait partie d’un corpus référenciel typiquement homosexuel, typiquement new-yorkais et typiquement 2026 qui colore et ancre le film dans un réel très proche.
Jordan Firstman sait charmer ses foules. L’illusion émotionnelle de son film tient dans sa retranscription individuelle et collective de l’homosexualité citadine. A titre personnel, si le film a déjà séduit une bonne partie de mon cercle social, c’est par identification. Il parle à ceux qui connaissent BiLatinMen, qui sauront pointer l’écran du doigt quand apparaîtra Shygirl ou qui se sont déjà époumonés sur du Ninajirachi. Il n’en reste pas moins un produit de son temps. Ses références passées sur pellicules jouent comme d’une photographie de l’euphorique vie homosexuelle de 2026.
Ce quart de taz de film arrive à questionner au-delà de son enrobage trash chic. Il en appelle à l’idéal puritain qu’est la paternité pour en tordre les aboutissants à travers un prisme disruptif. Club Kid s’inscrit dans une année cinématographique jonchée par cette question de la néo-parentalité. Cette dernière est d’autant plus intrigante qu’elle s’immisce là où on ne l’attend pas. Le film de Jordan Firstman joue le jeu de la récession morale et met en scène une parentalité marginale quand l’heure américaine est à l’injonction à procréer.
Daddy Issues
Être un nouveau père est une question contemporaine du cinéma américain. Bien que les films soient isolés les uns des autres, force est de constater qu’il y a une vague de nouveaux pères au grand écran, reflétant les idéaux d’une société trumpiste sans forcément en embrasser les valeurs.
Le salut de Marty Supreme, par exemple, résidait dans la reconnaissance paternelle d’un enfant d’adultère porté par une femme dont le protagoniste abuse psychologiquement tout au long du film. Ce loser machiavélique devient aimable par sa sensibilité à l’enfant. N’est-ce pas, comme dans Club Kid, une manière de désindividualiser son protagoniste égoïste en lui offrant une petite part de soi à aimer ? Pourtant, cette paternité est très solitaire par la mégalomanie du père. On doute que la naissance d’un enfant soit une manière de changer son rapport aux femmes et à soi. D’ailleurs, la mère n’est pas incarnée dans cette nouvelle parentalité. Bien sûr, cette fin, bercée par le Everybody wants to rule the world, sert un autre discours sur l’égo masculin et l’anonymat des enfants de la nurserie sur lequel on projette les espoirs d’une nation. Cependant, le traitement de la paternité comme une fin en soi représente un autre rêve américain, celui de la famille nucléaire. S’il le critique vaguement, il sert une attente idéologique d’une société régressive. Marty Supreme, et ses 70 millions de budget, peut se lire comme une volonté culturelle de revenir à un idéal familial des années 50, venue des grandes instances de création américaine.
En parlant de film de studio à visée plus commerciale, le Resident Evil de Zach Cregger joue aussi la carte de la néo-parentalité. Adaptation très libre du jeu vidéo éponyme, il met en scène le personnage de Bryan ne souhaitant pas être père, échappant à la responsabilité de ce rôle. Dans une scène ayant lieu avant l’enclenchement comico-horrifique du film, on apprend que la copine du personnage principal est enceinte et demande à celui-ci son avis sur la situation. Ce dernier répond en d’autres mots « your body your choice », se déresponsabilisant totalement de son rapport physique et social au corps de la femme. Ici, réside un aspect pervers du film : le discours progressiste est utilisé pour caractériser la couardise de Bryan. Il est malhonnête vis-à-vis de sa pensée, se cachant derrière un mantra sociétal majeur, le corps de la femme aujourd’hui, pour dissimuler la peur d’être père. Ce corps de la femme n’est d’ailleurs incarné que par la voix de la copine, la préservant des horreurs du film sans pour autant la caractériser plus. Le film invective alors Bryan à être père. Il n’a pas le choix. Les péripéties du film se voient comme un miroir progressif de cette acceptation. Le discours réactionnaire qui pourrait se cacher dans la situation initiale est mis à mal par ce qu’on nous montre de l’expérience de la paternité. Une enfant en détresse, dans une scène appelant à l’instinct paternel de Bryan, infecte le personnage principal et le condamne à une mort certaine. La maternité d’un hôpital devient une champ de bataille horrifique où les berceaux deviennent des menaces toxiques pour le personnage principal. Cette scène apparaît d’ailleurs après la résolution de Bryan à finalement être père. Resident Evil joue sur cette ligne fine entre évocation d’une paternité gagnée par l’héroïsme naissant de son personnage principal et angoisse de la reproduction et de l’acquisition forcée d’un statut familial désindividualisant. Pour un gros film de studio, Resident Evil arrive à faire le pari du sous-texte questionnant les rapports contemporains à la procréation. S’il n’évoque pas les changements culturels, la montée du fascisme et le dérèglement climatique comme source de démotivation à se reproduire, il a l’audace de mettre ce questionnement très contemporain entre les mains d’un public large.
Les androphiles rêvent-ils de moutons électriques ?
Cependant, ces deux films traitent de l’hétérosexualité de la chose. Etre père vient du fait qu’il y a une mère pour le devenir. Ici diffère l’évocation de la nouvelle parentalité de Club Kid. Cette dernière est impromptue parce qu’elle est inattendue. Un homme comme Peter, à moins qu’il ne le fasse en pleine conscience ou pendant une orgie sous kétamine dans les backrooms d’un club, est lié à une contrainte plus grande avant de devenir père. On connaît les réalités matérielles de la PMA et de la GPA, la paternité homosexuelle n’a rien d’un accident. Jordan Firstman reprend le mythe du bébé dans le panier en osier déposé sous un porche à l’aube. Mais, ce n’est pas un Trois hommes et un couffin-like où la parentalité fraîchement acquise dérange le monde physique des personnages. Ici, le monde dérangé par l’irruption d’Arlo est avant tout mental. La parentalité, qui n’est même pas considérée culturellement et physiquement par Peter, devient réalité. Club Kid est alors un film « et si » qui, bien qu’il évoque les idéaux d’une société actuelle portée sur la famille, le travail et la patrie, interroge le droit aux marginaux de rêver d’idéaux qui ne leur sont pas réservés. On peut alors critiquer la représentation libérale de l’homoparentalité de Club Kid, la renfermant dans un carcan traditionnel. Ce n’est, à mon avis, pas le sujet. En vous renvoyant vers l’article « Pourquoi les films lesbiens de cette année m’ont déçue », la pertinence du film réside dans son indiluabilité. Club Kid ne cache pas ses enjeux et le conflit social, politique et psychologique de son postulat. Parler d’homoparentalité comme sujet de société est rare. Et, bien qu’il fasse un récit d’ « assagissement » de l’homme homosexuel, il institutionnalise son récit dans une réalité qui fait pression sur le bon déroulement de ce parcours. Ainsi, le film drague par une certaine universalité de son propos, mais sonde une spécificité culturelle et politique trop importante pour être un simple divertissement. Club Kid est autant un film sur l’émancipation homosexuelle que sur l’homoparentalité.
Jordan Firstman, en construisant son idéal bon appart bon enfant bon mari, se fait plaisir à imaginer un monde loin du développement mortifère de la société. Il se sert de l’homoparentalité pour questionner l’appartenance à un milieu et la manière dont on se marginalise en son sein. Par le vice ou par la vertu, il montre avec un enthousiasme fataliste l’aliénation de l’homme homosexuel moderne. L’élan de Club Kid invite à échapper à une existence homosexuelle nihiliste qui verrait l’avenir par le prisme du don de soi à l’autre. Échappe-t-on au cynisme que le monde nous impose mais surtout échappe-t-on à celui que l’on s’impose à soi-même ? Je dirais, avec une naïveté que j’embrasse, que ce film est rempli d’un amour qui répond à ces questions. L’homosexualité moderne vu par Jordan Firstman, c’est se défoncer en soirée tout en s’accrochant à trouver un sens à sa vie, ou à s’agripper à l’once d’espoir qui nous passe sous le nez. Il élève la vision pathétique de l’autodétestation homosexuelle et nous livre une fable euphorisante de l’existence pédé. Crank it.
Andéol Ribaute
I love Bjork and Bareback
- Pic au dialogue de Garance de Jeanne Herry, qu’on peut voir comme un écho à Club Kid malgré sa sagesse et la profondeur dérisoire de son propos. ↩︎







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